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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 12:17
 
  • En décidant de se confier à Mediapart, Pierre Gouet ne raconte pas seulement son histoire, mais aussi celles de centaines, voire de milliers d'enfants qui ont été violés par des religieux pédophiles et/ou obsédés sexuels (lire la première partie de son témoignage ici). L'Église a toujours su que ces criminels (il n'y a pas vraiment d'autre mot) opéraient en son sein, mais elle a toujours cherché à dissimuler leurs actes et à les protéger. En partie par charité chrétienne mal placée, mais surtout par peur d'éclabousser l'institution.

    Aujourd'hui, tout au moins en France, les autorités religieuses ne nient plus en bloc, mais elles cherchent toujours à minorer l'impact des révélations qui se succèdent. Pourtant, tout en se défendant, elles laissent entrevoir une situation qui fait froid dans le dos. Ainsi, dans un entretien au quotidien Sud-Ouest, Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, explique: «J'ai dû affronter huit situations de prêtres convaincus d'actes de pédophilie envers des adolescents. Je compare ce chiffre avec le nombre de prêtres des trois diocèses – 850.» Ce qui représente tout de même 1% de la prêtrise.

    Par le biais de son oncle et tuteur, mais aussi de son frère prêtre, Pierre Gouet a entrevu le fonctionnement de la machine de l'intérieur. Les dissimulations, les compromissions, les réseaux, les liens avec l'État. C'est une histoire qui mêle un prêtre pédophile dans la Sarthe, mais aussi Paul Touvier, des ministres et des chefs d'État, et qui s'étend de la Seconde Guerre mondiale à la France pompidolienne.

     

    Retour à la vie

    « Quand j'ai quitté la Psallette en 1959, j'étais vraiment content de partir. Mon oncle Julien Gouet m'a poussé à poursuivre mes études au petit séminaire, mais cela n'a pas été très efficace. J'étais trop perturbé. De 1960 à 66, cela a été terrible.

     

     

    Pierre Gouet, le 10 juin 2010
    Pierre Gouet, le 10 juin 2010© Thomas Cantaloube

     

     

    «C'est le monde du travail qui m'a fait surmonter cela. Quand je suis parti du séminaire, ma mère m'a dit: “Pas question que tu restes à la ferme avec moi, il faut que tu travailles.” Alors, j'ai fait des petits boulots. Comme ça ne marchait pas très bien, qu'une de mes sœurs travaillait à Paris, et que mon oncle avait été nommé secrétaire général de l'épiscopat en 1960, la famille a suivi le courant aspirant vers Paris. Je crois que c'est 1968 qui m'a guéri de mes dysfonctionnements moraux.

    « Il y avait un besoin de changement. 1968 m'a fait assumer complètement ma différence. J'avais besoin d'être un citoyen actif. J'étais à Air Inter, j'ai fait la grève pendant un mois et demi, ensuite j'ai participé à la création du syndicat autonome puis de la CFDT. Quand on est partie prenante dans une démarche sociale, ça donne plus de rigueur personnelle.

    « J'ai eu quatre compagnons. Il y en a trois qui sont morts. L'un m'a quitté, et est mort. L'autre s'est marié, puis s'est suicidé. Le troisième est mort du sida. J'ai rebondi, et j'ai de nouveau un compagnon. À partir du moment où j'étais en couple, cela me donnait une morale de vie, j'étais fidèle et je désirais me battre pour mes droits. À Air Inter, je n'ai jamais caché mon homosexualité, ni auprès des présidents, des directeurs ou des syndicats.»

     

    Prêtres pédophiles

    « Je n'ai jamais reparlé à mon oncle du père Blin. Quand j'ai quitté le séminaire, il m'a dit: “Je savais bien que tu branlais dans le manche, que ça n'allait pas.” C'était une discussion sans trop de détail. Il voulait éviter de revenir sur une période douloureuse. Les relations avec mon oncle ont toujours été un peu bizarres. C'étaient des relations d'autorité. Quand il sentait des problèmes, il ne les abordait pas de face. Il était bien de la tendance des prêtres de cette époque-là: les fautes, cela pouvait se pardonner.

     

  • « Quand mon oncle était avec Villot, à l'archevêché de Paris, ils ont fait nommer un prêtre, qui s'est avéré pédophile, dans ma petite paroisse de campagne. Il n'a pas fait long feu, parce que les gens se sont plaints. Il aimait plutôt les petites filles. Il n'y a pas eu de procès, l'affaire a été étouffée. Ça m'a paru curieux de la part de mon oncle. Mais avec son sens inné du pardon, il pouvait faire n'importe quoi. Les catholiques s'autorisent à faire des choses qui sont contraires à la loi. Il savait que ce prêtre était pédophile. Il l'a nommé histoire de rendre service à son ami cardinal, en pensant qu'il se calmerait dans une paroisse de campagne. Le prêtre a été évacué...

    « Mon frère, lui, était prêtre dans une paroisse du nord de la Sarthe. Dans une de ses affectations, il a remplacé un prêtre, à Malicorne, pas très loin de Sablé, qui s'occupait beaucoup des petits scouts. Il fallait toujours tout étouffer. Les prêtres pédophiles, on les fait tourner. Même mon frère est terrible pour cela. Quand on lui parle, c'est la chape de plomb qui tombe. Dans les réunions de famille ou en petit comité, parfois, il parlait de ces histoires de prêtres pédophiles. Il disait: “Le prêtre untel, il s'occupait beaucoup des petits scouts et il y a eu des problèmes avec les familles de Malicorne. Moi je ne tiens pas à avoir la même chose.” Alors il a fermé la petite alcôve où les scouts montaient avec le père curé. Il y avait une alcôve en hauteur, où il fallait monter par une petite corde que le prêtre tirait. C'était inaccessible. Il pouvait faire n'importe quoi là-haut, personne ne s'en rendait compte. C'est un peu fou... »


    La grande figure de la vie de Pierre Gouet est son oncle et tuteur Julien Gouet: résistant durant la guerre, puis notable religieux dans la Sarthe et enfin agent de l'ombre entre Église et État, conseiller de De Gaulle et proche de la famille Pompidou. Un homme qui avait autant d'amis en politique que dans les ordres, qui a travaillé avec Roger Etchegaray, Jean-Marie Lustiger ou l'actuel président de la Conférence des évêques de France, André Vingt-Trois. Et qui a hébergé le criminel contre l'humanité, Paul Touvier, chez lui.


    Julien Gouet, à Saint Pierre de Rome en 1962
    Julien Gouet, à Saint Pierre de Rome en 1962© DR
    Mon oncle
    « De 1960 à 1966, mon oncle Julien Gouet était secrétaire de l'épiscopat. Il a négocié avec brio la loi sur l'enseignement privé. Il voulait que cela aboutisse, car il n'aimait pas les libres penseurs et les francs-maçons. Il voulait prendre une revanche sur la loi Combes de séparation de l'Église et de l'État. De Gaulle était un peu réticent, mais comme les catholiques de l'époque étaient un bon vivier d'électeurs pour lui, il n'a pas été trop regardant et il a laissé faire ses ministres. J'ai entendu Jean Foyer (garde des Sceaux de 1962 à 1967) dire à mon oncle: “Vous faites une directive auprès des évêques pour que, dans les paroisses de France, on dise qu'il faut voter pour le Général.”

     

    « Mon oncle était aussi un des conseillers de De Gaulle, mais il ne voulait pas en parler. Il s'occupait des relations entre le général et l'Église. Mais il a été énormément troublé quand Bastien-Thiry a été exécuté. Après, il a cessé d'aller voir de Gaulle. Mais il est resté ami de la famille Pompidou, il a marié son fils Yves, il est intervenu quand il y a eu des ragots sur la vie privée de Madame Pompidou.

    « C'était un gros bosseur, un homme de dossiers, une figure de l'ombre. Ce n'était pas une personne capable d'animer un diocèse, mais un homme d'appareil. Il était brillant, secret, efficace, mais il y avait deux visages en lui. Celui de l'ombre, pas très joyeux, et celui de la réussite, qui n'était quand même pas si mal. Il a logé dans plusieurs hôtels particuliers que possédait l'Église, notamment la maison de Mata Hari, où s'est fait le mariage de ma sœur. C'était assez cocasse. Il y a eu l'hôtel de la rue du Bac, la résidence en face Matignon, 53, rue de Varenne. Quand on fait le tour des biens que possèdent les institutions religieuses dans Paris ou ailleurs, c'est affolant... Il a refusé la nomination d'archevêque de Bordeaux. Il aurait pu être cardinal. Mais la charge d'un diocèse était quelque chose qu'il ne voulait pas renouveler. Il avait un ami, qui lui a succédé, le cardinal Etchegaray, qui était d'une autre trempe. Il était d'une simplicité..., c'était l'antithèse de mon oncle.

  • «L'épiscopat français en a beaucoup voulu à mon oncle pour l'affaire Touvier»

    « Il a fini par quitter le secrétariat de l'épiscopat car il ne s'entendait pas trop avec Lustiger, qui avait des auxiliaires comme Mgr Vingt-Trois qui lui savonnaient la planche. Lustiger voulait davantage de séparation avec le pouvoir politique, alors que mon oncle était vraiment immergé dans le pouvoir. Il a été sacré évêque, puis nommé directeur de l'œuvre pontificale de la sainte enfance. Cela consistait à collecter les fonds auprès des gouvernements et des structures d'État, pour financer des maisons pour les enfants. Il a été voir Pinochet et certains dictateurs peu recommandables. À mon avis, sous sa tâche, il y avait une aide à l'Opus Dei qui n'était pas négligeable.

    « Je suis sûr qu'il a eu à connaître un certain nombre de problèmes de pédophilie lorsqu'il était à l'œuvre pontificale de la sainte enfance. Il était au courant de certaines choses, tout en étant essentiellement collecteur d'argent. Lorsqu'il a quitté sa charge, il m'a demandé de l'emmener en voiture avenue Reille, chez les Franciscaines missionnaires de Marie, où il y avait un broyeur. Il m'a dit: “Je me débrouille tout seul”, et il a déchiqueté plein de documents, dossiers et notes. Je pense qu'ils avaient à voir avec certaines affaires de l'épiscopat et de l'œuvre de la sainte enfance, qui était un puits d'argent pour l'Église. »

     

     

    Compromissions

    « L'épiscopat français lui en a beaucoup voulu pour l'affaire Touvier. Il pensait que le repentir et le pardon à Touvier étaient un parcours normal pour un effacement des charges qui pesaient contre lui, en vue d'une réhabilitation. Il l'a accueilli chez lui. C'était sous Pompidou. La résidence où il habitait, rue de Varenne juste à côté de l'Hôtel Matignon, faisait trois étages. Il avait le deuxième, et au troisième, il y avait des chambres et des appartements. Touvier était en haut. Généralement, le samedi ou le dimanche on allait chez lui faire des petites ripailles, car il était assez convivial. Il nous interdisait d'aller là-haut, mais évidemment c'était la première chose que l'on faisait. C'est là qu'on croisait “Monsieur Paul”.

     

     
    Pierre Gouet, le 10 juin 2010© Thomas Cantaloube
    « Pour l'Église, c'était vraiment une faute politique, une imbrication profonde avec le pouvoir. Quand il s'est retiré dans la Sarthe, il était oublié. Pour son sacre, il y avait tous les cardinaux, archevêques et évêques de France. À son enterrement il y en avait à peine dix. Cela montre bien le rejet flagrant. C'est cela qui l'a fait un peu mourir.

     

    « Un jour, j'ai parlé à mon oncle de mon homosexualité. Il connaissait bien Joël Le Theule, député de la Sarthe et ministre sous de Gaulle et Giscard, qui ne cachait pas son homosexualité à mon oncle. D'ailleurs, il a célébré son homélie le jour de son décès. Monsieur Le Theule avait comme adjoint parlementaire Monsieur Fillon. Il lui a servi de mentor. Il y avait, chez certains pasteurs, comme une grandeur d'âme à accepter l'homosexualité, quand on était arrivé à un certain niveau. »

     

    Quelle foi ?

    « Aujourd'hui, je ne peux pas croire dans les balivernes et les contes de fées de la Bible ou du catéchisme. Ce n'est pas possible de raconter des sornettes aux enfants. C'est révoltant que l'Église n'ait pas le courage d'accepter de se remettre en cause.

    « Quant à mon rapport avec la foi, la sainteté républicaine, dont parle Vincent Peillon, me convient très bien. On peut être, quand on est laïque, voisin d'une morale, qui accepte la charité, la solidarité, la justice, le partage... Mon engagement social et syndical m'a beaucoup marqué. C'est ce qui m'a aidé à m'épanouir. C'est ma foi dans l'Homme, dans la justice. C'est une autre foi. Tant pis si je ne crois pas dans un Dieu barbu.

    « L'arrivée de tous ces scandales qui montaient en puissance ces derniers mois m'a profondément remué. Cela m'a torturé et empêché de dormir pendant plus d'une semaine. Puis je me suis dit qu'il n'était pas possible de se taire. Au Mans, j'ai aidé à fonder une association qui s'appelait Homogène. On faisait des permanences et l'on était confrontés à des gens qui avaient subi la même chose. L'Église française bétonne complètement. Ce que me dit, par bribes, mon frère, me prouve qu'il y a encore des prêtres pédophiles, qui sont en activité. »

     

    La première partie du témoignage de Pierre Gouet se trouve ici.

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