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Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule

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Autre trés bon article de Philippe Bernard

Tchad : la phobie des "voleurs d'enfants"
LE MONDE | 03.12.07 | 14h17  •  Mis à jour le 03.12.07 | 14h17
ADRÉ, ABÉCHÉ ENVOYÉ SPÉCIAL
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Si les mouches agacent autant ses yeux, c'est qu'ils sont humides. Pourquoi a-t-elle donné deux de ses huit enfants à l'Arche de Zoé ? Assise en lisière d'une natte posée sur le sol sablonneux, Ache Fudul Haroun, fine silhouette enveloppée dans un pagne vert, fait face. Non seulement au chef et aux notables du village de Guilané, perdu dans la savane de l'est tchadien. Mais aussi à l'un de ces Blancs désormais réputés "voleurs d'enfants" qui pose la question. "Il lui faut du courage, commentera l'interprète. Les femmes de brousse ne s'assoient jamais ainsi avec les hommes. D'ailleurs, ce sont eux qui ont décidé de donner les enfants."

 

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La mère de famille sèche ses joues avec son voile : ""Ils" sont venus quatre fois. C'étaient des Tchadiens, des hommes connus ici. Ils disaient que des Blancs allaient ouvrir une école à Adré, où nos enfants pourraient apprendre l'arabe et le français. J'ai refusé trois fois. Puis ils nous ont demandé de confectionner des ardoises pour apprendre le Coran. C'est ce qui m'a décidée."

Les deux enfants sont partis "le quatrième jour de ramadan", ajoute-t-elle en langue massalit. Quand elle a voulu leur rendre visite à Adré, elle ne les a pas trouvés. Comme 88 % des femmes tchadiennes, Ache Fudul Haroun est analphabète. Elle ne connaît pas son âge. Les hommes répondent pour elle : "37 ans." Pour exprimer celui des enfants, elle frappe ses dents avec son ongle. Les leurs n'étaient pas encore tombées : ils avaient donc 5 ou 6 ans. Ses aînés, elle ne les a pas laissés partir parce qu'ils sont utiles pour garder les troupeaux ou puiser de l'eau. D'ailleurs, appuie le chef de village, "les Children (Children Rescue est le nom sous lequel l'Arche de Zoé est connue au Tchad) ne prenaient que les petits".

Darfour ? Le nom ne dit rien à Ache Fudul Haroun. Pourtant, Guilané se trouve à quelques kilomètres au sud d'Adré, ville limitrophe de la province soudanaise, et donc à quelques buissons du Darfour. Si le mot n'évoque rien, la violence, elle, fait partie du quotidien. D'autant que les agresseurs, rebelles, voleurs ou coupeurs de route se jouent de la frontière.

Cet après-midi-là, des dizaines de cavaliers sont justement groupés à l'entrée du village. On les présente comme des éleveurs à la recherche de brigands venus du Soudan qui ont tué un des leurs et volé son troupeau. Ultramilitarisée, hérissée de barrages, la zone est difficilement contrôlable et les attaques fréquentes. Alentour, en territoire tchadien, des centaines de milliers de réfugiés soudanais et de Tchadiens déplacés vivent depuis trois ans dans des camps du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR).

"A chaque guerre, nous nous dispersons. Quand le calme revient, nous nous reconstituons", explique Haroun Doukouda Haroun, le vieux chef de village. L'école est l'un des rares bâtiments en dur de Guilané. Mais elle est vide. Depuis trois ans, aucun instituteur n'a assuré un enseignement durable. Le dernier a quitté les lieux quand des combats ont éclaté, en février. "Quand Souleimane nous a proposé de donner une instruction à nos enfants, nous l'avons saisie", résume le vieux chef.

Souleimane Ibrahim Adam, un intermédiaire tchadien utilisé par L'Arche de Zoé, est incarcéré à Abéché. Il a été inculpé de complicité d'escroquerie, le 23 novembre. Dans la région d'Adré, il est présenté comme un musulman érudit, un négociant en sucre et en vêtements très connu. "C'est un parent à nous, confirme le patriarche de Guilané. On lui a fait confiance."

Achelen Dioura, autre femme du village qui a confié deux enfants, montre sa frêle case en paille. "Voilà ma maison, s'excuse-t-elle. Si mes enfants allaient à l'école, ils pourraient peut-être m'en construire une plus belle." En tremblant, elle raconte sa mésaventure : "Je ne dors plus, je ne mange plus. J'ai besoin de mes enfants. Pourquoi ne reviennent-ils pas ?" Son mari est absent, parti réclamer les petits à l'orphelinat d'Abéché, à cinq heures de route. On ne les lui rend pas sous prétexte que l'enquête n'est pas terminée. Il n'est autorisé à les voir que trois fois par semaine.

Les 103 enfants de "Zoé", otages d'une affaire hautement politique, continuent d'être ballottés de bras en bras. Une seule femme est autorisée à passer chaque jour voir son enfant. Halimé Mahamat est la mère de Tahir, un bébé de 15 mois, le cadet des 103. "J'étais d'accord pour confier mes deux aînés. Mais ce petit a été emmené avec eux alors que j'étais partie aux champs. Il n'y a eu aucun versement d'argent", assure cette jeune femme de Tiné, autre ville-frontière avec le Soudan. Elle dit souhaiter "que l'on jette les Blancs au feu". Et pas seulement les inculpés : "Je n'excuse aucun Blanc. Vos enfants à vous, personne ne va vous les voler !"

"Sarrak I'yal" (voleur d'enfants), l'accusation empoisonne une atmosphère encore alourdie par les déclarations de Nicolas Sarkozy, promettant d'aller chercher les inculpés pour les juger en France. La colère populaire, exploitée par le président tchadien Idriss Déby, s'est exprimée lors de manifestations tolérées - fait rare - par le pouvoir. L'Etat a organisé le transport par avion vers N'Djaména de vingt parents, afin qu'ils se constituent parties civiles. Le climat a en outre permis de justifier un renforcement drastique des formalités imposées aux humanitaires.

Mais le syndrome de l'ogre blanc dévoreur d'enfants africains prospère aussi sur un terreau de frustrations et de méfiance à l'égard des Français qui soutiennent le régime. "Les humanitaires aident les Soudanais réfugiés, mais ils laissent les autochtones à leur triste sort", accuse Mahamat Saleh Khayar, représentant de l'Etat à Abéché. De fait, admet-on tant au HCR qu'au Programme alimentaire mondial (PAM), les réfugiés disposent dans les camps de services - école, dispensaire, vivres - et d'une sécurité dont tous les autochtones sont loin de bénéficier. L'Arche de Zoé n'a d'ailleurs pas obtenu d'enfants dans ces camps, où se trouvent pourtant les premières victimes du Darfour.

Aujourd'hui, la terreur du voleur d'enfants a même gagné certains réfugiés. Au camp de Farchana, des mères ont récemment accouru pour retirer leurs enfants des écoles. La rumeur assurait que des Blancs venaient d'arriver pour les emmener. A Adré, gros bourg assommé de chaleur où déambulent ânes et zébus, 150 enfants sortent de l'"école pilote". Spontanément, ils hurlent en apercevant des Blancs. "Sarrak I'yal !" Chicotte en main, leur instituteur tente de les calmer. Les cris redoublent, les regards se crispent. Filles et garçons, âgés de 8 à 12 ans, jettent du sable avant de passer aux pierres. Des adultes les rabrouent, appellent les gendarmes pour les disperser. "Ils vengent leurs frères enlevés", commente une fonctionnaire. "Ici, assure le directeur de l'école, les populations n'ont rien d'autre que leurs enfants et on a voulu leur prendre. Maintenant, les humanitaires vont devoir refaire leurs preuves."

Un policier conclura par l'inévitable proverbe africain : "Celui qui a été mordu par le serpent craint désormais la corde."

Philippe Bernard
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