Bamako, de notre envoyé spécial
Quand on demande aux Maliens ce qu’ils savent du déroulement du coup d’État du 22 mars 2012, ils racontent tous peu ou prou la même histoire. À savoir : alors que des autonomistes touaregs alliés à des groupes islamistes se sont emparés début 2012 de plusieurs villes du nord du pays, mettant en déroute l’armée, un groupe de jeunes lieutenants décide de manifester son mécontentement contre sa hiérarchie, jugée incompétente, et contre le pouvoir politique, accusé d’avoir longtemps joué double jeu avec les rebelles. Sortis de leur caserne, dans Bamako, les jeunes officiers ne savent pas trop comment procéder. Ils rencontrent alors le capitaine Amadou Haya Sanogo dans un bar, qui leur demande : « Vous avez pensé à marcher sur l’ORTM (radio-télévision publique) ? » Non, ils n’y ont pas songé. Sanogo, qui parle bien le français et l’anglais, leur propose alors, s’ils prennent l’ORTM, de se faire leur porte-parole sur les ondes. Et c’est ce qui se passa…
Si cette version de l’histoire est sans doute trop simpliste pour être vraie, elle contient un élément de vérité important qu’un ambassadeur européen résume ainsi : « Ce fut un coup d’État accidentel. » Une mutinerie qui s’est retrouvée aux commandes d’un pays. Une armée démoralisée, corrompue, peu compétente, qui ramasse presque par erreur un État en train de s’effondrer… et qui accentue la crise.
Car malgré le soutien initial d’une majorité de la population qui n’en pouvait plus de l’inertie et des petits arrangements du président Amoudou Toumani Touré (ATT), le capitaine Sanogo a endossé un costume bien trop grand pour lui. La moitié du pays tombe dans la main des séparatistes, des trafiquants et des djihadistes, la communauté régionale et internationale n’accepte pas ce coup de force, et Sanogo n’est assurément pas la réincarnation d’un autre capitaine de légende, Thomas Sankara. Les putschistes sont divisés entre eux et incapables de mener des actions symbolisant leur volonté de changer les choses (audits financiers, coups de balai dans les ministères, y compris chez eux au sein du corps des généraux qui totalise 70 têtes pour une armée de quelques milliers de soldats). Sans même parler de leur incapacité à disputer le Nord aux groupes armés.
Au bout du compte, après rétablissement d’un pouvoir civil temporaire, Sanogo et les siens deviennent, au second semestre 2012, un facteur d’instabilité supplémentaire : ils agissent en coulisse, agressent le président et démettent le premier ministre quand ils veulent se faire entendre, proclament qu’ils vont reconquérir le Nord sans l’aide de personne et, in fine, fomentent un nouveau coup d’État qui n’échoue que grâce à l’intervention militaire française le 11 janvier 2013 (de nombreux interlocuteurs officiels nous ont confirmé ce point, ainsi que la décision française qui a consisté à envoyer 400 soldats tricolores pour les stationner à Bamako, geste exclusivement destiné à empêcher un second putsch).
Aujourd’hui, Sanogo a été catapulté à la tête d’une commission en charge de la réforme de l’armée – avec le plus haut salaire de la République malienne, l’équivalent de plus de 6 000 euros par mois –, ce qui est censé neutraliser ses ambitions et le faire rentrer dans le rang. Mais les avis demeurent partagés sur la question. Si certains analystes et diplomates pensent « qu’il n’est plus le problème numéro 1 », qu’il est « dans une logique d’apaisement » ou encore qu’il s’est « décrédibilisé en défendant l’idée d’une reconquête du Nord par l’armée malienne qu’il a été incapable de mener à bien », d’autres estiment qu’il « demeure une épine dans le pied » et que « la France doit le faire sortir car il représente toujours une capacité de nuisance ». Ce qui est sûr, c’est que les pays voisins continuent d’essayer de lui trouver une porte de sortie en exil (le Nigeria lui a proposé un poste et le Gabon a déjà accueilli certains de ses co-putschistes). Car il continue de s’agiter dans les coulisses. On l’a vu récemment avec l’arrestation et l’inculpation d’un journaliste malien, directeur de la publication de L’Indépendant, qui a eu pour seul tort de publier la lettre ouverte d’un soldat dénonçant les « avantages financiers » accordés à Sanogo. Cette réaction démesurée traduit certes la fébrilité du gouvernement intérimaire, mais aussi l’influence que continue d’exercer le capitaine putschiste. « Sanogo a placé des hommes à lui au pouvoir : plusieurs ministres, des préfets et des gouverneurs », rapporte un ancien conseiller d’ATT. « Je ne pense pas qu’ils préparent son retour – avec les Français, cela semble impossible – mais ils entendent faire taire les critiques et préserver les intérêts de Sanogo. »
Car la figure principale des putschistes sait que la restauration des institutions légales et légitimes pourrait sonner le glas de son impunité. Selon Amadou Bocar Teguete, le vice-président de la Commission nationale des droits de l’homme, « le coup d’État est un crime imprescriptible dans la Constitution. On aurait dû arrêter les auteurs du putsch quand on a rétabli un gouvernement civil, et je pense qu’il faudra le faire quand on aura élu un nouveau président. Ce coup d’État a causé beaucoup de morts, à la fois directement et aussi en favorisant les islamistes qui ont commis de multiples violations des droits de l’homme ». Cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête n’est pas du goût de Sanogo, ce qui explique d’un côté ses coups de griffes en coulisses, et de l’autre que des pays cherchent à lui faire miroiter un exil doré...
Le bon et le mauvais côté de cette situation, c’est que derrière le remuant capitaine et ses réseaux, l’armée malienne n’existe pour ainsi dire plus. N’ayant jamais été une armée de pointe, même en Afrique, elle est aujourd’hui démoralisée, divisée et humiliée par les Français et les Tchadiens qui se battent à sa place. Elle est probablement incapable de monter un nouveau coup d’État, mais elle ne peut pas non plus assurer la sécurité du pays.
«Pour avoir une force de maintien de la paix, il faut d’abord avoir une paix à maintenir»
En intervenant précipitamment en janvier, la France a bouleversé le calendrier qui avait été soigneusement établi avec l’ONU et l’Union européenne: envoi d’une force internationale africaine et formation de l’armée malienne pendant plusieurs mois avant que ces deux entités n’unissent leur force pour reconquérir le territoire malien… à l’automne 2013. Maintenant que tout cela a été chamboulé, le nouveau plan d’action est le suivant : remplacer les troupes françaises par une force africaine qui, dès le vote d’une résolution du Conseil de sécurité (espérée pour mi-avril), se coifferait d’un casque bleu, pendant que l’Union européenne se lance dans la formation et l’équipement de l’armée malienne. Comme souvent, ces ambitions paraissent très pertinentes sur le papier. Dans les faits, cela risque de s’avérer plus compliqué, ainsi que le reconnaissent les diplomates de plusieurs pays en citant une des maximes préférées de l’ONU : « Pour avoir une force de maintien de la paix, il faut d’abord avoir une paix à maintenir. »
Cette évidence se heurte à la réalité de la situation au Mali. Si la France a délogé, éparpillé et sérieusement affaibli les groupes armés islamistes, elle ne les a pas éliminés, comme le démontrent les attentats et les affrontements qui continuent de se produire à Gao, Kidal ou Tombouctou. Or les casques bleus se révèlent rarement compétents face à ce type de menaces, pouvant potentiellement miner n’importe quelle mission de « maintien de la paix ». Un haut responsable du Quai d’Orsay à Paris l’admet : « Nous savons que c’est ce qui va coincer aux Nations unies lors des discussions sur la résolution : il va y avoir des réticences à envoyer une mission de l’ONU s’il continue à y avoir des actions terroristes. » Le plan français qui consiste à garder des troupes d’appui aux casques bleus sur une base régionale (forces spéciales, renseignement et moyens de réaction rapide) au Mali ou, plus probablement au Niger, pour prêter main forte aux casques bleus, n’est pas non plus la panacée.
Concernant le second volet, les militaires européens ont commencé à arriver au Mali pour entreprendre, en plusieurs étapes et durant quinze mois, la formation de quatre bataillons de l’armée malienne, soit 2 400 soldats, la moitié des forces combattantes. De manière typiquement européenne, les 200 formateurs et leurs 200 soutiens logistiques proviennent de 22 pays différents et il a fallu quémander, un par un à Bruxelles, les 150 soldats chargés de les protéger. Un officier européen chargé de cette formation ne cache pas le « constat négatif » qui est porté sur l’armée malienne, « déstructurée et manquant d’organisation et de matériel ». Mais, juge-t-il, « il existe une vraie volonté de la part des officiers, notamment les colonels, de reprendre en main et de réorganiser leur armée. Ils se sont fait peur et ils ont vraiment eu peur de disparaître en janvier ».
Quand on mentionne auprès des formateurs ou des diplomates européens deux précédents plutôt négatifs en termes de formation militaire (les États-Unis au Mali ces dernières années, à commencer par Sanogo lui-même, et l’Otan en Afghanistan), les sourcils se froncent. Mais leurs réponses sont prêtes. L’erreur des Américains au Mali a été la dilution : former quelques unités disparates puis les réintégrer dans le commun de la troupe. Celle de l’Otan (et principalement des Américains) en Afghanistan, c'était son ambition : vouloir créer une armée entière à partir de rien. « La situation n’est pas du tout comparable avec celle de l’Afghanistan, ne serait-ce qu’en termes de volume », se défend un officier européen. « Les Américains se sont même occupés du recrutement, alors que nous sommes là pour organiser ce qui existe déjà. De plus, la population malienne n’est pas du tout hostile, contrairement aux Afghans. »
Les Européens le reconnaissent d’emblée, comme ce diplomate en poste à Bamako : « L’objectif n’est peut être pas très ambitieux par rapport au défi, mais les États membres de l’UE sont réticents. » Il n’empêche, les formateurs commencent déjà à parler d’une prolongation et d’une extension de leur mission (alors qu’elle n’a pas encore démarré !). Car c’est généralement la principale caractéristique de ces opérations de formation et de maintien de la paix : elles ont tendance à gonfler et flotter en l’air très longtemps. Les Africains ont une expression pour cela : « les éléphants blancs », ces projets démesurés dont le coût est inversement proportionnel à la qualité de la réalisation. Les missions internationales au Soudan ou en République démocratique du Congo en sont deux exemples emblématiques. Certes, le Mali semble un problème bien moins vaste et inextricable, mais ce genre de projet a tendance à vivre sa propre vie.
L’armée au Mali ne semble plus une menace pour l’avenir du pays, mais elle est encore loin de représenter un marchepied pour la reconstruction et la nécessaire sécurisation du pays.
Souces : Mediapart