Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 08:02

Après le récit contestable d'un journaliste du Nouvel Obs, témoignages de plumes qui inventent un peu, beaucoup… ou pas du tout.

Reportage bidonné à la une du quotidien La Presse le 10 mai 1927.

 

« Pendant la guerre des Six Jours, je me trouvais dans le no man's land entre la Syrie et le Liban. Un célèbre grand reporter de radio était au milieu de la route. Je me suis approché. Il faisait un direct sur un combat aérien. J'ai levé les yeux : il n'y avait aucun avion dans le ciel », se souvient le journaliste Jean-François Kahn.

Quelques années auparavant, dépêché à la frontière algéro-marocaine pour couvrir la guerre des sables, il y avait croisé Lucien Bodard, devenue une légende du journalisme :

« Il a écrit un grand reportage sur un fort attaqué par les Algériens. C'était une histoire vraiment formidable. Mais rien de cela n'était jamais arrivé. Il a tout inventé. »

 

Des histoires de bidonneurs, tous les journalistes en ont plein en mémoire. Des types qui peuvent écrire des portraits magnifiques sans avoir rencontré l'intéressé, exagérer la beauté du ciel ou le périlleux de leur voyage pour donner de la couleur à leur article.

On peut distinguer deux types d'imposteurs dans la presse ; ceux qui racontent des événements qui ne se sont jamais produits et ceux qui, à partir de faits réels, prennent quelques libertés avec la vérité.

Jean-François Kahn : « C'était pour le plaisir d'écrire »

La récente affaire de bidonnage révélée par LesInrocks.com illustre ce dernier cas. Dans un article sur le séisme au Japon écrit depuis Paris, Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Obs et prix Albert Londres, s'est contenté d'emprunter des témoignages et informations à d'autres médias, sans jamais les sourcer.

Même si la mention « de notre envoyé spécial » n'apparaît pas, l'article débute par une description pouvant induire le lecteur en erreur.

Le grand reporter de L'Obs s'est ainsi justifié sur le site des Inrocks :

« On m'a demandé le lundi après-midi de faire un récit sur le Japon. J'ai travaillé toute la nuit sur de la documentation (des photos, des reportages, des articles), essayé de m'imprégner de ce que je lisais. Puis j'ai rédigé mon papier entre 7h15 et 13h30.

Evidemment j'étais à Paris, on n'a pas mis “de notre envoyé spécial”. Très sincèrement, je ne crois pas que ça induise le lecteur en erreur. »

 

Jean-François Kahn s'amuse :

« Je n'ai pas lu l'article des Inrocks, ni celui de l'Obs mais je peux vous dire que moi-même je me suis rendu coupable d'un bidonnage.

Le dictateur de Saint-Domingue s'était fait assassiner. J'étais tout jeune journaliste à Paris Presse et je l'ai raconté comme si j'y étais. Je n'ai pas mis la mention “envoyé spécial”. Je m'amusais, c'était pour le plaisir d'écrire. »

 

Pour Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point, il ne s'agit pas là d'imposture puisque le lecteur n'est pas trompé :

« L'information n'appartient à personne, on récupère des informations partout. Ce n'est pas du bidonnage, c'est notre métier. »

 

« Le storytelling apparaît comme une nécessité »

Pourtant dès 1918, la charte du journaliste rappelle qu'« il ne commet aucun plagiat, cite les confrères dont il reproduit un texte quelconque ». Dans le cas de récits « améliorés » dans lesquels les faits sont avérés, il est difficile de parler de bidonnage au sens strict. Certains journalistes sont très doués pour raconter comme s'ils y étaient ce qu'ils n'ont pas vu. En général, il est précisé que l'article n'est pas un reportage mais un « récit ».

Patrick Eveno, spécialiste de l'histoire des médias, met en garde contre

« Le storytelling apparaît comme une nécessité. Dans un reportage pour la télé, on a besoin d'une progression. Dans le presse écrite, c'est pareil, il faut scénariser. Le bidonnage, c'est autre chose, c'est inventer quelque chose qui n'a jamais existé et donc tromper le lecteur. »

 

Alors qu'aux Etats-Unis, les affaires de bidonnage se soldent quasi-systématiquement par un scandale et une sanction, en France, l'indulgence et la discrétion prévalent. Un journaliste avance quelques explications :

« C'est sans doute parce que le “reportage à la française” a ceci de particulier qu'il est associé à la grande époque des reporters-écrivains. On se dit “c'est pas grave, c'est bien raconté” même quand on a des doutes.

Il y a le cas assez célèbre de François Caviglioni, de L'Obs, dont tout le monde savait qu'il bidonnait mais comme il avait un immense talent… »

 

Les récits au long cours, relève Christian Delporte, historien des médias, tendent d'ailleurs à disparaître :

« Le reportage n'était pas identique dans les années 20 et 30. Les reporters écrivaient plutôt des récits, ils se mettaient en scène. Par exemple, ils écrivaient leurs articles à la première personne, ce qui ne se fait plus du tout, sauf dans la revue XXI.

Avant, le reportage servait d'abord faire passer des émotions. C'est justement pour ça que le reporter se mettait en scène. Les reportage étaients intéressants justement parce qu'il s'agissait de récit. Régulièrement, on demande : est-ce qu'Albert Londres bidonnait ? Ce n'est pas certain du tout.

Puis on est passés progressivement d'un reportage à la française à un reportage à l'anglosaxonne : des faits, des récits presque arides. »

 

« Il m'est arrivé de créer un personnage à partir de rencontres »

En reportage, surtout lointain, la tentation peut être grande pour le journaliste d'exagérer un peu un témoignage, voire de créer un personnage, comme ce confrère :

« Il m'est déjà arrivé, à partir de plusieurs rencontres, de créer un personnage. Attention, je n'étais pas non plus dans l'invention. J'ai gardé le prénom et les traits majeurs de la personnalité d'un des trois témoins.

Il existe donc vraiment mais je lui ai ajouté quelques citations prononcées par les deux autres.

J'ai également ajouté certains détails de biographie intéressants chez eux. Je ne suis pas le seul à travailler comme ça, ça s'est toujours fait. »

 

L'exercice n'est effectivement pas neuf. Prendre quelques libertés avec la réalité a provoqué en 1927 la faillite du quotidien parisien La Presse, rappelle Christian Delporte. Cette année là, tous les journaux étaient mobilisés autour de la traversée de l'Atlantique des aviateurs Nungesser et Coli.

Le 10 mai, la Presse titrait « Nungesser et Coli ont réussi ». Quelques heures plus tard, on apprenait que l'appareil s'était abîmé en mer la veille.

Illustration : reportage bidonné à la une du quotidien La Presse le 10 mai 1927.

Sources : http://www.rue89.com/2011/04/02/les-grands-reporters-tous-des-bidonneurs-197528

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean Louis ALONSO - dans LIBERTE D'INFORMATION
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Jean Louis ALONSO, coups de cœur et coups de gueule ! Voyage intérieur !
  • Le blog de Jean Louis ALONSO, coups de cœur et coups de gueule ! Voyage intérieur !
  • : Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
  • Contact

Recherche