Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
Julien : Ségolène Royal en 2007 mettait le PS en position de vainqueur, avec des sondages nettement au-dessus de ceux de Sarkozy avant la primaire. Au final, ce fut un résultat terrible. Ça ne vous embête pas de soutenir DSK avec les arguments qui ont fait de Mme Royal la candidate en 2007 ?
François Kalfon : Je pense qu'il faut tenir compte des mouvements d'opinion, et je vais d'abord répondre sur ce premier point. Les niveaux d'adhésion et de popularité qui sont ceux de DSK n'ont rien à voir avec ceux qu'on avait constatés en 2007. Ségolène Royal était juste en ballottage favorable par rapport à Nicolas Sarkozy dans les enquêtes : elle le battait à des niveaux de 52/48 %.
Nous sommes dans un rapport différent aujourd'hui. DSK réalise potentiellement un score de 28 à 30 % au premier tour, et de 60 % au second. Deuxième élément : cette tendance ne se mesure pas simplement sur trois mois, mais elle est confirmée par toutes les enquêtes depuis maintenant un an. Il s'agit donc bien d'un phénomène durable.
Mais là où vous avez raison, c'est que s'il n'avait que des qualités au regard des sondages, ou si c'était le seul argument pour le choisir, ce serait nettement insuffisant. Ce serait même, de mon point de vue, assez illégitime. Mais DSK, c'est d'abord un homme politique expérimenté, qui était maire de la ville la plus pauvre de France, qui a été parlementaire à de nombreuses reprises, qui a été un ministre de l'économie et des finances reconnu et qui, par sa dernière fonction, n'est pas sans compétences dans les problèmes de l'économie mondiale, ce qui, au passage, peut nous servir dans la crise que nous connaissons.
J'ajoute tout de même, face au procès en "libéralisme" qui est fait à DSK, qu'au cœur de la crise c'est le FMI qui a été le premier à prôner des politiques massives de relance, alors que les Etats étaient encore frileux. C'est encore le même DSK au FMI qui a prôné la création d'un fonds mondial pour la conversion écologique de nos économies et qui s'est prononcé encore récemment pour une taxe sur les transactions financières que ne renieraient pas les altermondialistes d'Attac.
Tutu : Si DSK est si fort, pourquoi a-t-il perdu la primaire en 2006 ?
François Kalfon : C'est une très bonne question. Je crois vraiment que Dominique a changé. Il s'est densifié. Qui n'aurait pas gagné en maturité et en expérience face à la plus grave crise que le monde ait connue depuis la crise de 1929 ?
Dominique Strauss-Kahn est désormais un socialiste très imprégné des expériences gouvernementales partout dans le monde, et de la gauche en particulier. Je le sais, par exemple, tout à fait impressionné par l'expérience de Lula au Brésil, l'ancien syndicaliste, qui a réduit massivement la pauvreté tout en inscrivant son pays dans la mondialisation avec le succès que l'on connaît.
Danny : Pourriez-vous nous dire combien d'argent le PS consacre à des commandes de sondage chaque année ?
François Kalfon : Le PS consacre, à la louche, au moins cent fois moins de moyens aux études d'opinion que ne le fait la droite au pouvoir. Par ailleurs, je ne dispose pas à cette date d'un budget consolidé, mais ce que je peux vous préciser, c'est que nous réalisons essentiellement deux types d'études : des études électorales au niveau local. Nous en avons fait aux élections régionales, notamment en Languedoc-Roussillon. Nous en faisons sur un certain nombre de cantons clés dans cette élection.
Par ailleurs, pour creuser tel ou tel point, nous rassemblons des groupes qualitatifs qui permettent de mieux comprendre des évolutions de tel ou tel groupe social : les seniors, les jeunes des quartiers populaires, les électeurs de gauche... Ceux-ci nous permettent de vérifier si telle ou telle de nos propositions est comprise ou bien reçue par ces groupes sociaux ou ces électorats cibles.
Pour bien s'entendre sur les ordres de grandeur, une étude électorale est comprise entre 7 000 et 12 000 euros, et un groupe qualitatif est facturé par les instituts entre 4 000 et 6 000 euros. Je vous rassure, notre recours à ce genre d'étude se compte en dizaines plutôt qu'en centaines par an.
Sur l'opinion et les sondages, l'essentiel du matériau dont nous disposons c'est le matériel publié par la presse qui, dès lors qu'on se donne la peine de l'analyser, est extrêmement riche. En effet, c'est mon travail d'éclairer les dirigeants sur tel ou tel aspect de l'opinion. Par exemple, sur les raisons qui sous-tendent la montée du FN, j'avais moi-même alerté la direction dès le début de l'année 2011, sur la base d'une enquête barométrique publiée régulièrement par Le Monde et réalisée par TNS-Sofres sur les valeurs du Front national.
Mermoz : Selon quels critères choisissez-vous les instituts à qui vous commandez des sondages ?
François Kalfon : Sur le critère du prix, sur le critère de la compétence, et sur le critère de l'impartialité. Il est évident, et je l'assume, que nous ne travaillons pas, par exemple, avec l'institut OpinionWay, qui a été au cœur de l'affaire en cours d'instruction des sondages de l'Elysée.
Wakami : Comment le PS compte-t-il capter les suffrages potentiels de Jean-Luc Mélenchon ?
François Kalfon : Vous savez, d'abord, Jean-Luc Mélenchon, en faisant le choix de taper plus sur la gauche que sur la droite, et de laisser entendre ainsi aux électeurs que la victoire de la gauche n'est pas son problème principal, contient en lui-même ses propres limites.
Il est temps que Jean-Luc se ressaisisse. Je le comprends, c'est humain. Après avoir été pendant plus de trente ans au Parti socialiste, avoir subi un amour déçu, il est aujourd'hui dans le ressentiment. Alors qu'il a vocation, avec nous, avec sa sensibilité, à construire l'alternance.
Ça, les électeurs le voient, le ressentent. Je vous ai dit tout à l'heure à quel point, pour notre électorat, la victoire de la gauche est ressentie comme une urgence. Quand Jean-Luc Mélenchon donne le sentiment de lutter davantage contre son camp que contre la droite, une partie des électeurs le quittent.
Dans la dernière enquête IFOP, par exemple, c'est - 3 points pour Mélenchon, alors que s'il choisissait, au contraire, d'apporter dans le débat public ses solutions face au décrochage des catégories populaires, je suis convaincu que toutes les voix de la gauche s'additionneraient.
Nous ne sommes donc pas, au PS, dans une course à l'échalote pour récupérer les voix de l'extrême gauche, nous devons au contraire afficher calmement et de façon lisible quelle est notre cohérence : authentiquement de gauche et totalement en capacité d'apporter demain au gouvernement des transformations réelles, des améliorations concrètes dans la vie des Français, et au premier chef, ceux qui subissent de plein fouet les effets de la crise.
Jacques : Selon vous, faut-il donc faire campagne en direction du centre ou de sa gauche, pour le candidat PS ?
François Kalfon : Typiquement, une utilisation imprudente des sondages, comme le fait Sarkozy, nous conduirait à avoir un discours spécialisé en fonction de chaque électorat, quitte à perdre toute cohérence.
Je crois au contraire qu'il faut tenir un discours qui fédère les différentes catégories de Français. Car le sujet de l'élection présidentielle est de rassembler notre pays dans une vision commune et partagée. Quelle est-elle ? Faire vivre le pacte républicain contre la montée du communautarisme, d'une part, de l'individualisme, qui est un poison, et de l'atomisation sociale. Corriger fortement les inégalités, qui gangrènent notre société, en faisant par exemple du pari éducatif un outil puissant de rattrapage social. Cela suppose de changer de paradigme et de sortir d'une école qui promet l'égalité mais qui en réalité reproduit violemment les inégalités.
Voilà quelques-uns des axes qui rassemblent aussi bien le cadre que l'ouvrier, l'habitant des terroirs ruraux que le citoyen qui vit dans un quartier populaire de banlieue.
D@n : La dernière présidentielle avait réussi à mobiliser l'électorat populaire, disputé entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Au-delà du discours économique "raisonnable", comment le candidat PS doit-il contrer la droite dure sur ce terrain des "valeurs identitaires" ?
François Kalfon : C'est une très bonne question. J'ai beaucoup répondu sur la dimension économique et sociale : moins de promesses de lendemains qui chantent, plus de preuves de changements concrets.
Mais cela ne suffit pas. Une élection présidentielle, c'est aussi un récit national. On le voit bien, la France décroche, et cela angoisse beaucoup nos concitoyens. Le modèle d'exception culturelle a vécu.
Il faut donc inventer une nouvelle place pour la France dans la mondialisation. Alors bien sûr, la France ne peut plus avoir raison contre tout le monde. Mais quand je vois les révolutions arabes, qui doivent désormais faire émerger un modèle démocratique, je me dis que la laïcité, l'esprit des Lumières, s'il n'est pas présenté avec arrogance, constitue sans doute encore un modèle pour tous ces peuples qui inventent sous nos yeux la démocratie.
Autre sujet : l'Europe, qui est en panne. Pas besoin de raconter des balivernes. On ne s'en sortira pas en se repliant sur le seul modèle national, et la sortie de l'euro est une chimère. En revanche, être moteur en Europe pour faire vraiment le gouvernement économique que nous n'avons pas fait par le passé, pour construire ces grands projets d'infrastructure, moteurs de la croissance de demain, pour peser demain dans la régulation financière mondiale dont il faut dire à cette date qu'elle est totalement en panne, là, la France a quelque chose à apporter, là, nous retrouvons un rôle phare. Celui d'une République qui rassemble, mais qui rassemble d'autant plus qu'elle n'oublie pas que sa dimension démocratique n'est jamais aussi grande que quand elle prend pleinement la dimension sociale.
Ox : Le haut niveau de Marine Le Pen dans les sondages doit-il faire songer à annuler ou aménager les primaires ?
François Kalfon : C'est une question qui est posée dans le débat public. Sur ce point, je le précise nettement, rappelons-le, la primaire est le système démocratique de désignation sans doute le plus abouti qui existe dans notre vie politique.
Ce n'est donc pas le système des primaires qui est en cause, mais ce qu'il produit sur ceux qui décident d'être candidats. Au début – et c'est normal –, on se distingue pour progresser ; et puis après, la distinction devient division, on voit apparaître les premiers coups de griffe. Alors les Français nous disent : "Arrêtez de ne vous adresser qu'à vous-mêmes, occupez-vous de nos problèmes." "Avec les socialistes, c'est toujours la même chose : c'est la guerre des ego."
On pourrait dire que c'est un mal nécessaire, mais j'attire l'attention de mes camarades sur le fait que ce qui est possible quand l'extrême droite est comptée à 12 % le devient beaucoup moins quand elle est comptée à 22 ou 23 %. Chacun doit alors se poser sérieusement la question de son comportement dans les mois qui viennent. Et placer au cœur de sa démarche l'intérêt général.
Qu'on se comprenne bien : ce n'est pas qu'un discours des "strauss-kahniens". Non, je crois qu'il y a réellement urgence. Il faut que chacun se ressaisisse. Et cela veut dire quoi ? Si je me porte candidat à la primaire, je ne dois pas simplement me poser la question de savoir comment j'y figurerai, mais si je peux vraiment y être élu, et si je donne la capacité à mon camp à se qualifier au second tour et à gagner cette élection.
Si chacun procède ainsi, alors la primaire sera un booster pour notre camp. Si, au contraire, les égoïsmes l'emportent, alors, comme en 2006 mais avec une ampleur accrue du fait de l'élargissement du corps électoral, cela risquerait de devenir le pire des systèmes. Chacun doit donc prendre ses responsabilités.
Pour être concret, la première étape consisterait sans doute à réunir les principaux responsables socialistes, particulièrement les candidats putatifs, pour voir ensemble quelles adaptations on peut apporter au système. Je ne parle pas forcément du nombre de bureaux de vote, mais des règles de campagne, de communication, et je sais, c'est un peu naïf, de rappeler de nouveau les règles de bonne conduite entre nous. Car les oublier, c'est perdre collectivement.
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