Dans son bureau dénudé du ministère du tourisme, où il conduit une mission sur le développement touristique du sud du pays – une tâche qu’il juge lui-même bien compliquée dans la situation actuelle –, l’anthropologue Birama Diakon en convient avec un mélange de tristesse et de résignation : « Cela me fait mal de dire cela, mais la France est obligée de mettre son nez dans les affaires maliennes. On est humiliés, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Même les Tchadiens nous donnent des leçons en se battant pour notre territoire. Le Mali sera un pays sous tutelle. Si ce n’est celle de la France, ce sera celle de l’Union européenne. »
Une expatriée européenne de longue date au Mali a récemment rendu visite à l’un de ses amis enseignant dans une école de quartier de Bamako. Ce dernier avait demandé à ses élèves de six ans de raconter ce qu’ils pensaient des Français. « La plupart liaient les Français à leur équipement : les chars, les missiles, les Rafale… », se souvient-elle. « Et l’un d’entre eux a eu cette phrase terrible de sens : “Les Français se déplacent en avion pendant que les Maliens sont à terre.” »
« Après tout ce que la France a fait, elle ne peut pas accepter que cela soit défait », poursuit Birama Diakon, qui accepte la sentence qu’un de ses amis lui a confiée : « On ne philosophe pas sur les intentions de son libérateur ! » De nombreux Maliens insistent aussi sur le « prix du sang » que paient les soldats français qui se battent dans le pays (cinq sont morts en opération depuis janvier) et estiment donc que Paris s’est trop engagé pour se retirer une fois les opérations militaires terminées. D’autres enfin évoquent la notion de « dette coloniale », qui aurait « obligé » moralement la France à intervenir pour sauver le Mali.
À toutes ces demandes et à ces remerciements qui sont autant de plaidoyers pour davantage de sollicitude, que répond la France ? Christian Rouyer, l’ambassadeur tricolore au Mali, ne cherche pas à camoufler ces enjeux : « La France a une responsabilité particulière. Il me paraît difficile que l’on se dérobe. » Mais à cela, il ajoute dans la foulée, comme l’ont déjà répété l’Élysée et le Quai d’Orsay : « Nous appelons de nos vœux une force de stabilisation des Nations unies qui prenne en charge à la fois la sécurité sur le terrain et la reconstruction de l’État malien. »
L’idée d’un face-à-face France-Mali ne réjouit en effet personne parmi les intellectuels ou les élites bamakoises qui sont conscientes du poids du passé. Le politologue Mahamadou Diawara rappelle opportunément que « dans la sous-région, c’est avec le Mali que la France a les relations les plus compliquées. Pour les Maliens, Modibo Keïta, le héros de la lutte pour l’indépendance, a chassé les Français et tous ses successeurs se sont placés dans son sillage. Moussa Traoré s’est opposé à Mitterrand, Alpha Oumar Konaré s’est opposé à Chirac et même Amadou Toumani Touré, qui était pourtant conciliant, s’est opposé à Sarkozy sur la question des visas. À un moment donné, tout chef d’État malien, et même africain, doit dire “Non !” à la France ».
Si les Maliens accueillent aujourd’hui avec enthousiasme l’immixtion française dans leurs affaires intérieures et extérieures, tout le monde, des deux côtés du Sahara, a bien conscience que ce mariage de raison n’est pas destiné à durer. Moussa Mara est un jeune politicien malien, maire d’une commune de Bamako et candidat à l’élection présidentielle prévue pour juillet. Éduqué en France mais investi au Mali, il fait partie d’une nouvelle génération d’élus que beaucoup d’observateurs espèrent voir occuper des postes de responsabilité afin de remplacer l’ancienne élite discréditée. Lui aussi pense qu’il faut « sortir du tête-à-tête avec la France. Pour les intérêts français, il vaudrait mieux que cela soit l’ONU qui prenne très vite les choses en main. Cela éviterait toutes les accusations d’influences coloniales
Mais voilà, comme le rappelle sans détour un ambassadeur européen en poste au Mali, « l’histoire des missions de l’ONU en Afrique n’est pas reluisante. De plus, les troupes de maintien de la paix ne sont pas faites pour des missions anti-terroristes ». Cette critique, assez fréquente de la part de ceux qui tirent le bilan des missions des Nations unies en République démocratique du Congo ou au Soudan, est immédiatement repoussée par l’ambassadeur de France à Bamako : « La situation au Mali n’est pas celle de la RDC ou du Rwanda. Il faut un mandat adapté au Mali. »
Ce qui signifie, en plus de soldats de maintien de la paix, un investissement considérable dans tous les domaines du pays qui se sont effondrés ou qui n’ont jamais vraiment fonctionné : politique, administration, armée, infrastructures, redéfinition des relations entre Nord et Sud du pays et même l’économie.
L’autre partenaire envisagé est l’Union européenne. Autant les États membres renâclent à fournir des soldats, y compris pour la mission de formation de l’armée malienne qui doit démarrer en avril, autant la délégation de l’Union européenne à Bamako a déjà commencé à débloquer des crédits qui avaient été gelés depuis le coup d’État de mars 2012. L’UE s’apprête également à fournir une « enveloppe d’appui budgétaire » en urgence de 225 millions d’euros pour rétablir les services de base de l’État. Sachant que plus de la moitié du budget du Mali provient de l’aide internationale, cette assistance est cruciale.
Mais, dans le même temps, toutes les nouvelles injections d’argent dans un système fonctionnant avec les mêmes personnes et les mêmes institutions risquent d’aboutir au même résultat : la corruption et le clientélisme que tout le monde dénonce depuis des années. Au-delà du ouï-dire et des histoires que tout le monde raconte mais peut difficilement prouver, le Mali est l’un des rares pays à avoir été pris la main dans le sac par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme suite à des détournements de fonds au sein du ministère de la santé. Un fonctionnaire a été traduit devant la justice, mais le ministre n’a pas été inquiété.
Comment aider le Mali aujourd’hui sans reproduire les erreurs du passé ? Comment pousser à la réforme de la gouvernance et au renouvellement de la classe politique sans donner le sentiment d’une mainmise néo-coloniale ? C’est la question qui est posée aujourd’hui à la France et à François Hollande spécifiquement, et sans doute prochainement à la communauté internationale. « J’ai bien peur que si les Français ne soutiennent pas l’idée qu’il faut faire du neuf dans le pays, on va tout glisser sous le tapis et, dans quatre à cinq ans, il se produira à nouveau une grave crise », confie Violet Diallo, une Anglo-Malienne qui travaille dans le développement au Mali depuis trente ans.
Comme en écho, le politologue Moumouni Soumano lui répond : « À tous ceux qui plaident pour la rupture, je leur réponds que nous sommes indépendants officiellement, mais pas politiquement : notre système politique, notre façon de penser, notre langue, notre République… tout cela vient de la France ! Il faut arrêter d’être hypocrite. Il faut admettre que nos destins sont liés. Ce qui ne doit pas nous empêcher d’inventer une nouvelle relation. »
A suivre
Sources Mediapart