Economiste et écrivain, ancien conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali préside la commission chargée de la "libération de la croissance française". Après un rapport d'étape, le 15 octobre, il livrera ses conclusions à Nicolas Sarkozy le 15 janvier. Auteur d'une Brève histoire de l'avenir (Fayard, 2006), ses prévisions sont plutôt sombres sur l'état de l'économie mondiale, et notamment américaine, pour 2008.
Jacques Attali livrera ses conclusions à Nicolas Sarkozy sur la croissance française le 15 janvier. (Reuters)
Sur votre blog, vous racontez l'histoire de Jim Rogers, un ancien associé de George Soros, qui annonce tout plaquer pour s'installer en Asie. Est-ce à dire que les économies d'Amérique et d'Europe sont dépassées?
Jim Rogers est un des meilleurs gestionnaires de fonds américains. Il vient d'annoncer qu'il vendait sa résidence de Riverside Drive à New York, qu'il convertissait ses actifs en yuan chinois et déménageait en Chine, agissant, dit-il, comme ceux qui sont venus habiter à New York en 1907 ou à Londres en 1807. Il prend la vague de l'avenir et du pouvoir économique. A chaque mutation majeure de l'histoire, une région du monde prend le pouvoir et en remplace une autre : Bruges, Gènes, Anvers, Venise, Amsterdam, Londres, Boston, New York, Los Angeles ont tour à tour été le coeur du monde. Aujourd'hui, le grand mouvement, c'est le déclin relatif des Etats-Unis. Son remplacement par un autre coeur, indien ou chinois, n'est pas pour demain, mais l'émergence du pouvoir de l'Asie est irrésistible. Et les Etats-Unis font la démonstration de leur extraordinaire aveuglement devant leurs problèmes. La campagne électorale qui commence ne donne pas le sentiment qu'ils veulent réagir. Ils vont donc au-devant d'une récession très profonde qui n'épargnera pas l'Europe.
Crise immobilière aux Etats-Unis, crise du crédit, chute des indices boursiers, retour de l'inflation, taux de croissance en berne, tout cela nous mène-t-il droit vers la récession?
Nous sommes au bord d'une récession. Elle tire son origine de l'effondrement du marché du crédit hypothécaire américain, qu'on nomme la crise des subprimes. Elle a détruit, en quelques mois, des richesses égales à 10 % du PIB mondial, soit 4.000 milliards de dollars, c'est-à-dire 50 fois plus que les pertes générées dans les industries de pointe par l'explosion de la bulle internet. Cette crise n'est pas cantonnée au secteur du logement, car elle révèle que les banques ont reprêté leurs prêts à n'importe qui, pour les racheter ensuite beaucoup plus cher. C'était à la mode. Devant la révélation de la folie que cela représentait, on est passé, en une semaine, de l'euphorie à la panique : plus personne ne prête à personne. Plus aucune banque ne prête à une autre banque. Et si les banquiers continuent à paniquer, nous risquons une crise de 29. D'ailleurs, aux Etats-Unis et ailleurs, certains grands patrons de la finance me disent en privé : "Nous sommes en 1928" ! En quelques mois, nous sommes passés d'une économie de l'euphorie à une économie de panique et c'est cela qui risque de provoquer une récession, alors même que les fondamentaux économiques mondiaux sont excellents.
"La France a les moyens d'éviter le déclin"
Il n'y a pas que les subprimes qui font trembler les conjoncturistes?
Les subprimes sont révélateurs des excès des marchés financiers, qui ont créé des montages diaboliques afin de mutualiser leurs risques au détriment des plus pauvres. Au-delà, il y a aussi, aux Etats-Unis, les taux d'intérêt trop élevés, les déficits budgétaire et extérieur. Dès lors, on peut se demander si les détenteurs de devises, notamment les Chinois et les fonds souverains, vont continuer à prêter 2 milliards de dollars par jour aux Américains, au lieu de les consommer ou de les investir chez eux. Et l'Europe, dominée par l'intérêt des générations âgées, s'impose une inflation zéro qui conduit inévitablement à la récession et favorise les vieux épargnants au détriment des jeunes emprunteurs.
Tous les experts ne partagent pas une vision aussi sombre de l'avenir. Beaucoup tablent sur la capacité de résistance de l'économie américaine, l'abondance de liquidités dans le monde, voire un pétrole moins cher et un dollar en hausse. Qu'en pensez-vous?
Tout est en place pour une forte croissance de longue durée de l'économie mondiale. L'épargne est abondante, les progrès techniques et la consommation de vastes populations nouvelles sont au rendez-vous. Mais nous manquons d'une régulation au centre : celle des banques centrales et du G8. Il est urgent de réduire les taux directeurs en Europe, pour relancer la consommation.
Si la crise mondiale est devant nous, quelles en seraient les conséquences concrètes pour les Français?
Notre croissance, que l'on espère encore voir atteindre les 2 % en 2008, risquerait de souffrir gravement. Nous pourrions, toutefois, éviter cela. Une des conditions, c'est d'accepter de considérer que l'inflation, si elle reste modérée, n'est pas une tragédie. Les grands pays qui admettent qu'elle peut atteindre sans risque 5 ou 6 % affichent une croissance forte : l'Inde, la Chine, la Russie... En Europe comme au Japon, c'est l'inverse : nous nous arc-boutons sur un seuil maximum de 2 %. Et la croissance est presque nulle. Ce sont des sociétés où le pouvoir appartient aux épargnants, eux-mêmes obsédés par la stabilité des prix et par leurs avantages fiscaux. Aujourd'hui, l'argent placé rapporte plus - 4 % en moyenne - que l'argent que l'on gagne en travaillant, qui, lui, ne rapporte que de 2 % en moyenne. Il nous faut donc une baisse significative du loyer de l'argent car nous aurons ainsi moins intérêt à faire des économies. En France, on favorise trop l'épargne à coup d'avantages fiscaux exceptionnels, notamment sur les produits d'assurance vie, en particulier pour les plus riches. Cela a des effets très injustes socialement.
Notre pays semble engagé dans de nombreuses réformes, votre commission doit remettre le 15 janvier à Nicolas Sarkozy ses conclusions pour faire bouger la France. Mais est-ce bien réaliste face à un scénario aussi noir?
La croissance est une bénédiction pour tout sauf pour les réformes. Quand un pays, et en particulier la France, est en croissance, on ne réforme plus. Et les grands bouleversements, les grandes mutations ont toujours eu lieu dans les moments difficiles. Aussi trouver l'excuse d'une récession pour ne rien faire serait vraiment une erreur. La France doit prendre conscience qu'elle est sur la pente du déclin mais qu'elle a tous les moyens de l'éviter. A condition d'agir en profondeur, et très vite. Les mesures que nous proposerons au président de la République constituent un programme global avec une vingtaine d'axes forts et plus de 200 mesures concrètes.