Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
Dans quelle mesure Onfray s'inscrit-il, par ailleurs, dans un climat anti-intellectualiste qui révèle aussi une aigreur à l'égard du monde académique et de l'université?
C'est aussi le résultat de quinze ans de best-sellers. A la différence des Nouveaux philosophes, Onfray est un marginal populiste, peu diplômé, habité par la haine des élites et de l'Ecole républicaine. Il ne cesse d'attaquer ce qu'il appelle les savoirs officiels, c'est-à-dire les institutions qui diffusent un savoir rationnel, fondé sur l'esprit critique et le libre examen. Il cultive l'affect et l'aigreur, parle sans cesse de lui-même, de ses origines, de son enfance malheureuse, etc.
Disons-le clairement: il n'y a pas de savoirs officiels sauf pour les idéologues conspirationnistes qui pensent que les «dominants» sont partout ou que le nez et la main de Freud règnent en maître dans nos consciences. C'est à l'intérieur du monde universitaire que se déroulent les vrais débats et les conflits, lesquels se répercutent dans les médias: les jugements s'effectuent entre pairs. Cette aigreur qui se double d'une propension à l'insulte et à l'anathème rageur, on l'observe aussi chez les révisionnistes américains qui se disent sans cesse «persécutés» par une conspiration mondiale des «dominants» et qui cultivent la posture de la victime. Onfray déteste tellement le monde académique qu'il a créé une université populaire en croyant qu'il innovait et que c'était une révolution destinée à dénoncer les prétendus «savoirs officiels». Pourtant, les universités populaires ne l'ont pas attendu pour exister, mais en général elles existent avec l'Université ou avec un Musée (à Branly par exemple), pas contre elle. Il a valorisé le populisme et a été soutenu par une certaine gauche. Mais maintenant la dérive est claire. S'il y a des ressemblances avec la Nouvelle philosophie – le côté best-sellers –, Onfray, c'est l'inverse, le versant populiste de l'essayisme vulgaire qui donne l'illusion au peuple qu'on va enfin le faire accéder au vrai savoir. D'ailleurs, on voit qu'après avoir soutenu Onfray, Bernard-Henri Lévy le lâche à l'occasion de la parution de ce livre sur Freud: il faut saluer ce geste qui montre en tout cas que sa démarche n'a rien à voir avec la sienne.
Pendant la campagne présidentielle, Philosophie Magazine avait organisé une rencontre entre Michel Onfray et le candidat Sarkozy...
Cela avait permis à Sarkozy d'expliquer que la pédophilie était génétique. Il y avait quelque chose de gênant dans cette rencontre, quelque chose comme un populisme partagé. Cela était d'autant plus grave que le «coup» était réussi en quelque sorte, puisque Onfray faisait «avouer» à Sarkozy des inepties. Au passage, il avait emporté avec lui un livre de Freud que maintenant il vomit après l'avoir adulé. Passons. Je n'aime pas ce genre de «coup médiatique», même quand ça «réussit».
J'ai rédigé à l'époque un article sur ce sujet dans Le Figaro. On avait là un intellectuel qui se définit comme hostile à toutes les institutions de son pays et un candidat à la présidence – devenu depuis président – qui ne respecte ni les intellectuels ni les chercheurs, ni le vrai savoir, ni la pensée, ni la littérature (songeons à l'affaire de La Princesse de Clèves). C'est la première fois: de Gaulle, Pompidou, Mitterrand, Chirac ont toujours respecté les intellectuels. Ils étaient cultivés et respectaient les savoirs et la pensée. Ils respectaient la République des professeurs et la République tout court. Que l'on peut certes critiquer pour son académisme. Mais enfin, il y a des limites. Surtout à notre époque où les enseignants sont maltraités...
En France, on ne touche pas à Sartre, on ne touche pas à Voltaire ni à Zola, on sait que c'est explosif. Mais là on a quelqu'un qui ose dire que Louis-Ferdinand Céline est le plus grand écrivain français. C'est assez choquant de choisir ainsi l'auteur du Voyage au bout de la nuit (grand livre sans aucun doute), en oubliant que Céline fut aussi un écrivain antisémite et collaborationniste auquel, quand on est président, il serait préférable de ne pas se référer symboliquement, surtout quand on croit en plus que Disneyland est un haut lieu de la culture contemporaine et pas seulement un parc d'attraction. C'est aussi un président qui pense que les bons livres sont ceux qui se vendent, il le dit dans le livre de Yasmina Reza. Cela relève de l'atteinte profonde à l'identité intellectuelle de la France. Si un bon livre est d'abord un best-seller au détriment de toute autre considération, alors un bon philosophe est forcément un auteur de best-seller. Bien entendu, on ne doit pas critiquer les best-sellers: il faut même se réjouir que des livres puissent être vendus à des milliers d'exemplaires. Tout auteur rêve de ça, tout éditeur, et c'est légitime. Qui s'en plaindrait? Mais dire que si un livre se vend à des milliers d'exemplaires, cela veut dire qu'il est forcément génial, alors là ça ne va pas: et c'est ce qu'affirme pourtant le président de tous les Français, qui aurait mieux fait de se taire. Il y a des livres qui sont des best-sellers et qui sont aussi des chefs-d'œuvre, et il y a des livres abjects qui se vendent à des millions d'exemplaires. Tout existe dans ce domaine. D'où la nécessité pour les médias d'être vigilants et d'éviter de décréter n'importe quoi ou de célébrer n'importe qui.
En ce sens, Onfray et Sarkozy se ressemblent dans la guerre qu'ils mènent à l'intelligence, puisque tous deux pensent que le talent et la vérité se mesurent exclusivement au nombre d'exemplaires vendus: on peut aussi dire que chaque président a le philosophe ou l'écrivain qu'il mérite, et réciproquement....
Elisabeth Roudinesco, Mais pourquoi tant de haine? (Seuil), avec des contributions de Guillaume Mazeau, Christian Godin, Franck Lelièvre, Pierre Delion, Roland Gori.