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Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule

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Une histoire de l’anti-freudisme, avec Elisabeth Roudinesco (4)

Comme historienne, je dois dire qu'il s'agit de la forme la plus extraordinaire et la plus délirante d'anti-freudisme radical: la haine, la destruction, le mensonge, la rumeur. C'est la première fois en effet qu'on a assemblé l'anti-freudisme puritain américain – Freud abuseur sexuel – et l'anti-freudisme français issu de l'extrême droite – Freud inventeur d'une science dégénérée et donc nazie –, ce qui masque en l'inversant la désignation en termes de «science juive». J'ai ainsi été très frappée par la réhabilitation des thèses de Debray-Ritzen et, pire encore, de Jacques Benesteau (auteur de Mensonges freudiens, un livre préfacé par un proche du Front national, soutenu par le Club de l'horloge et que les révisionnistes américains n'ont pas tous défendu). Je ne peux y voir que quelque chose d'inconscient. Mikkel Borch-Jacobsen est allé chercher Onfray car, Le Livre noir de la psychanalyse n'ayant pas pris en France, il fallait trouver quelqu'un à l'extrême gauche, et en marge de l'institution. Il a été servi. Résultat: pour la première fois, on fait le lien entre l'héritage de l'extrême droite (la dénonciation du judéo-christianisme si chère à Onfray) et le puritanisme anglo-saxon (Freud incestueux). Les sites antisémites se sont déchaînés en soutenant Onfray, qui n'a pas démenti ce soutien: Bruno Gollnisch, le Front national, bien d'autres encore: tous ont expliqué que les Juifs sont toujours incestueux, que la psychanalyse est une science juive et dégénérée défendue par des Juifs. Une horreur qui montre que la bête immonde est encore très présente dans ce pays. En l'occurrence, dans ce discours, la psychanalyse est qualifiée à la fois de science issue du judaïsme, de science bourgeoise (les classes riches) et de science fasciste: une religion à abattre. Et comme Onfray est un parfait incompétent, il ne parle que de lui-même, de son père, de sa mère, de sa région, de son village. Il se trompe sur les dates et tombe dans un manichéisme absolu, opposant les mauvais freudiens et les bons anti-freudiens radicaux, les premiers sont une «élite» issue de l'intelligentsia parisienne (et donc haïssable), les seconds sont le bon peuple de la France profonde, celui issu de la terre, des campagnes, etc. La démarche d'Onfray, loin d'être la revalorisation d'une savoir populaire, est tout simplement fondée sur le populisme, la haine de classe, l'ignorance et l'affabulation.

 

Mais attention, la haine de Freud fait suite ici chez lui à une vaste entreprise de révision de la philosophie occidentale qui prétend faire du judaïsme et de tous les monothéismes une préfiguration du totalitarisme, et de la philosophie des Lumières une anticipation du nazisme: d'où la thèse aberrante selon laquelle Emmanuel Kant serait un disciple d'Adolf Eichmann, sous le prétexte que Eichmann se réclamait de l'impératif kantien. S'agissant de la Révolution française, ça ne vaut pas mieux puisque Onfray s'inspire de Vichy dans son livre sur Charlotte Corday: c'est pourquoi j'ai associé à ma critique – en plus de Pierre Delion et Roland Gori – deux philosophes (Franck Lelièvre et Christian Godin), un historien de la Révolution française (Guillaume Mazeau).

 

Quant aux psychanalystes, ils semblent surtout ne pas s'intéresser du tout à la vie de Freud...

 

C'est exactement ça, ils laissent tomber la vie de Freud comme objet historiographique. J'ai même vu certains d'entre eux affirmer qu'ils se fichaient que Freud ait eu ou non une vie sexuelle avec sa belle-sœur pendant quarante ans. Or cette histoire d'inceste est complètement inventée et c'est une faute grave de la laisser fructifier tout simplement parce que c'est une contre-vérité. Freud n'était ni un nazi, ni un fasciste, ni un homophobe abuseur sexuel, ni un monstre, ni un antisémite. Tout cela est une affabulation. Et raconter de telles inventions relève d'une grave imposture, d'autant que ces sottises sont ensuite répétées par des médias complaisants qui ont ainsi une forte puissance de nuisance. Je pense que, lorsqu'on est psychanalyste, on ne peut pas ne pas se préoccuper de la vie du fondateur du mouvement. La vie privée, la vie humaine, sont des objets historiographiques comme les autres et il faut les traiter avec justesse, équité et vérité. Nous ne pouvons pas ignorer, par exemple, le fait que Freud ait analysé sa fille, chose qui a longtemps été refoulée par le mouvement psychanalytique. Mais pour autant, Freud n'était pas un abuseur psychique de sa fille pas plus qu'il n'était un abuseur sexuel de sa belle-sœur. Ces problèmes doivent être connus des psychanalystes, d'autant que lorsque Freud a analysé sa fille après la Première Guerre mondiale, cela a été vécu comme une transgression par ses disciples, qui ont ensuite progressivement interdit aux praticiens d'analyser les membres de leur famille. Ils ont instauré des règles techniques précises pour la conduite des cures.

 

Qu'en est-il exactement?

 

Contrairement à ce que prétendent certains anti-freudiens radicaux, Freud n'a pas analysé Anna pendant dix ans mais pendant quatre ans. Il ne l'a pas torturée, il ne l'a pas violée psychiquement. Cette analyse a, en revanche, renforcé le lien fusionnel qui existait entre ces deux êtres. Les lettres de Lou Andreas Salomé, qui fut témoin du malaise d'Anna Freud, laissent entendre que c'est un destin comme un autre de rester l'élève préférée de son père. Il est certain que c'est dans cette analyse qu'elle découvre son homosexualité. Et Freud va l'accepter, puisque même quand elle va vivre avec Dorothy Burlingham et les quatre enfants de celle-ci, il se voudra le patriarche de deux familles. Freud était très familialiste. Il s'occupait de doter sa famille, il a été pauvre et, ensuite, dans l'entre-deux-guerres, il a bien gagné sa vie. Il s'occupait beaucoup de ses enfants, certains de ses fils avaient bien réussi, d'autres moins, et il était attaché à sa dernière fille, Anna, de façon exagérée. C'est vrai qu'il l'a empêchée d'avoir des relations avec beaucoup de ses disciples, et à partir d'un certain moment s'est révélée dans l'analyse son homosexualité. Mais Anna, elle, n'a jamais accepté son homosexualité et elle est devenue hostile à l'idée que l'homosexualité était une sexualité comme une autre: elle la regardait comme une maladie dont il fallait guérir.

 

Onfray reprend tout cela à son compte?

 

Onfray va beaucoup plus loin, Comme je viens de le dire, il fait de Freud un personnage monstrueux. Tout ça parce qu'il rédige une dédicace à Mussolini en 1933! Cela repose sur un fait connu. D'abord, il convient de préciser qu'à l'époque on a pu penser que Mussolini et l'austro-fascisme allaient faire barrage au nazisme. Des lettres de Freud prouvent qu'il le pense, avant de changer complètement d'avis. Ensuite, imaginons la scène: Edoardo Weiss amène à Freud en consultation une patiente qu'il a en traitement. Et le père de celle-ci lui demande de dédicacer un de ses livres pour Mussolini. Et Freud fait une dédicace amusante – car il ne faut jamais oublier l'humour viennois de Freud. Au moment où il a été obligé de partir de Vienne, il a dit: je suis très reconnaissant à la Gestapo, et c'est vrai qu'il est arrivé à Londres en faisant le salut hitlérien, dans un humour absolument viennois. C'est une dimension que ne prennent jamais en compte les anti-freudiens radicaux: chez eux comme chez Onfray l'humour est absent, comme chez les inquisiteurs et autres professeurs de vertu. On trouve dans les lettres de Freud des blagues qui sont taxées d'antisémitisme par les anti-freudiens alors qu'à Vienne les histoires juives étaient très fréquentes. Et Freud avait cet humour très viennois, très Karl Kraus, même s'il n'avait aucune haine de soi juive. Il est quand même pathologique, cet anti-freudisme radical qui consiste à faire de Freud un nazi parce qu'il a dit que Moïse était égyptien et que donc il privait ainsi son peuple d'une figure tutélaire à un moment de grande persécution. Quelle absurdité!

 

N'est-ce pas aussi du délire d'interpréter le complexe d'Œdipe comme le fait Onfray dans son livre?

 

Je n'aime pas trop le complexe d'Œdipe au sens de la psychologie des familles, Mais croire comme Onfray et autres révisionnistes que Freud a toute sa vie voulu coucher avec sa mère et que c'est ça la genèse de la psychanalyse, c'est franchement n'importe quoi! Freud parle de l'inconscient mais, pour les anti-freudiens radicaux, il n'y a pas d'inconscient. Ils croient donc dur comme fer que Freud a passé sa vie à regarder sa mère nue et à vouloir la violer. C'est quand même très curieux ce réductionnisme. Ils croient que les concepts sont charnels et que le concept de chien aboie. Ils ne voient pas qu'il s'agit d'imaginaire, d'imaginer ce qui se passe dans l'inconscient. Si l'on prend tout ça pour argent comptant alors on transforme la psychanalyse en une sorte de doctrine pour les Thénardier et la maison de Freud en un lupanar où seraient torturées des dizaines de Cosette: et le tout sans le moindre humour, puisqu'il s'agit alors, ni plus ni moins, d'hypothèses intégristes. Les anti-freudiens radicaux sont des «pères la morale», prêts à embastiller le Marquis de Sade, à persécuter Roman Polanski ou plus simplement encore à régenter nos vies, ce qui est contraire à toute vraie démocratie. Ne nous y trompons pas.

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