Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
La France occupe une place particulière dans cette peur de la «science juive»?
Chaque pays a son nationalisme mais en France c'est beaucoup plus fort. On a, par exemple, Léon Daudet dont l'antisémitisme est radical, avoué, conscient, militant. C'est lui qui commence à écrire contre Charcot, à dire que Charcot et Hippolyte Bernheim – qui est traité de sale Juif – inventent des cas d'hystérie qui n'existent pas. Il y a des descriptions de la Salpêtrière comme un lupanar, voilà bien une thèse de l'extrême droite. Le fameux roman de Léon Daudet, Les Morticoles, est un roman antisémite, dans lequel, certes, il ne peut pas traiter Charcot de juif mais où on le présente comme l'inventeur de la simulation. Cette théorie existe ailleurs mais elle prend souche en France dans les rangs de l'extrême droite. C'est ce que j'ai appelé dans mon Histoire le courant chauvin, anti-allemand ou «l'inconscient à la française», et j'ai montré que derrière la germanophobie se cachait un antisémitisme inconscient. En France, l'anti-freudisme radical flirte toujours avec ça, même parfois à l'insu des acteurs.
Notons que ce sont les nazis qui ont traité la psychanalyse de science juive, ce que Freud redoutait. Et quand les staliniens – je dis bien les staliniens et pas les communistes, la nuance est de taille – commencent à traiter la psychanalyse de «science bourgeoise», ils reprennent la thématique de la science dégénérée, d'abord en 1930: le grand Georges Politzer, dans un accès d'antifreudisme et de stalinisme virulent, a même écrit sous pseudonyme un texte ahurissant faisant de la psychanalyse une «science nazie», ce qui, dans son discours, signifie aussi que c'est une science dégénérée. Mais ce texte doit être replacé dans son contexte et il ne renvoie pas à l'ensemble des travaux de Politzer que je tiens en haute estime, d'autant qu'il fut un résistant de la première heure assassiné par les nazis. Ensuite, à partir de 1949, on assiste à un autre déplacement: le terme «science bourgeoise» désigne moins ce qui est venu de Vienne (Freud) que la psychanalyse dite «américaine»: le diable c'est alors l'Amérique, terre d'accueil de tous les psychanalystes juifs d'Europe centrale et orientale...
Mais il existe aussi une critique de gauche de la psychanalyse...
Bien entendu, héritée de Wilhelm Reich, des libertaires les plus sympathiques (ils ne le sont pas tous) et de tout le courant de l'Ecole de Francfort: ce qu'on appelle la gauche freudienne... Ce courant a été très productif, anti-orthodoxe. En France, Foucault, Deleuze, Derrida, bien d'autres encore ont critiqué Freud, tout en l'inscrivant dans l'histoire de la philosophie. Cette critique de gauche ne doit surtout pas être confondue avec le courant chauvin, qui sera après guerre celui d'un Pierre Debray-Ritzen, par exemple. En France, le milieu médical est souvent chauvin, même après 1950, et sa critique de la psychanalyse comporte des relents d'extrême droite. Pierre Debray-Ritzen, auteur en 1972 de La Scolastique freudienne, était un des fondateurs de la Nouvelle droite. Il a traité la psychanalyse de science judéo-chrétienne et lui a opposé un paganisme. Après 1945, on ne peut plus se permettre d'utiliser le terme nazi de «science juive», alors on euphémise, on parle d'héritage judéo-chrétien... Rien à voir avec la critique de gauche donc, qui, elle, vise les dogmes et met en cause le conformisme du mouvement analytique. Car à partir de 1945, le mouvement psychanalytique classique tend à devenir conservateur: les freudiens d'abord – ceux que Lacan critique durement entre 1950 et 1965 – mais aussi, plus tard, les héritiers de Lacan devenus à leur tour dogmatique et aussi conservateurs que ceux qu'ils avaient critiqués. A chaque époque correspond une relance qui, à son tour, s'institutionnalise. Jacques Lacan relance un progressisme nouveau qui, à son tour, devient conservateur puis carrément réactionnaire: en partie du moins...
Si la psychanalyse a fait constamment l'objet d'attaques de l'extrême droite en France, il faut aussi noter que des psychanalystes se sont fait, dans l'entre-deux-guerres, à Berlin, les collaborateurs des nazis à l'Institut «aryanisé» fondé par Matthias Heinrich Göring.
En effet, la politique d'Ernest Jones, président de l'International psychoanalytical Association (IPA, fondée en 1910), n'a pas été claire: il s'agissait dans le même temps de sauver les Juifs en les évacuant d'Allemagne et de conserver, au nom de la neutralité psychanalytique, une pratique clinique à Berlin sous la houlette de l'institut Göring. Cette politique de prétendue «sauvetage de la psychanalyse» est la honte du mouvement freudien et elle a été ensuite refoulée par l'historiographie officielle.
Freud a donné son accord à cette politique en 1934-35, contre Max Eitingon qui s'opposait à Jones et qui émigra en Palestine. Mais si Freud a donné son accord à Jones, on ne peut pas dire qu'il était vraiment favorable à cette politique de «sauvetage»: il laisse faire, la mort dans l'âme. Et s'il laisse faire c'est parce qu'il redoute que, la psychanalyse étant détruite en Europe, elle ne devienne exclusivement «américaine», c'est-à-dire «la bonne à tout faire de la psychiatrie»: une psychologie médicale, pragmatique, évaluée, calculée, au service de l'adaptation du moi, etc. Et qu'elle n'ait plus rien à voir avec les théories spéculatives élaborées dans le vieux monde européen. La psychanalyse est une doctrine qui vient de la vieille Europe, elle est la mise en cause des théories de la conscience, du vieux fond de l'hérédité dégénérescence, du pouvoir médical. Or aux Etats-Unis, on est pragmatique et puritain, il n'y a pas de tradition psychiatrique, la psychanalyse y est donc pratiquée par des médecins comme une psychologie centrée sur le moi, sur l'hygiénisme, sur la guérison. C'est un courant honorable – ce qu'on appelle la «psychanalyse américaine» – mais pour Freud, c'est un drame. Le nazisme est donc pour Freud un mal absolu, la pulsion de mort à l'état brut: d'une part, c'est l'antisémitisme qui déferle, et, d'autre part, c'est la destruction du mouvement psychanalytique.
C'est pour ces raisons qu'il laisse les choses continuer en Allemagne, en espérant que ça se reconstruise après. Et puis en 1938, ce n'est plus possible, après l'Anschluss, il s'opposera à cette politique voulue également à Vienne et il partira pour l'Angleterre. Aucun psychanalyste autrichien n'acceptera cette politique de prétendu sauvetage...