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Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule

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Une histoire de l’anti-freudisme, avec Elisabeth Roudinesco (2)

Comme aux Etats-Unis, la biographie a une importance considérable qu'elle n'a pas en France, il a donc fallu trouver à Freud une vie sexuelle anormale, perverse. Ce fut progressivement le cas avec d'abord les travaux de Peter Swales, puis avec l'utilisation de l'incroyable correspondance avec Fliess dans laquelle on découvre Freud obsédé par la question de la causalité sexuelle. Il pense à l'époque que tous les enfants ont été abusés, il soupçonne même son propre père, il se soupçonne lui-même, il soupçonne tout le monde. Puis, il va changer d'avis, c'est le fameux rejet de la théorie de la séduction. Il forme alors une autre théorie: tout le monde n'a pas été abusé mais les abus existent. De là naissent les spéculations sur son propre comportement à l'égard de sa belle-sœur lors des voyages qu'ils firent ensemble. Freud ayant lui-même expliqué qu'à partir d'un certain moment il n'avait plus de rapports sexuels avec sa femme parce qu'il ne voulait plus d'enfants et qu'elle en avait assez, il avait arrêté la sexualité. Il l'a dit, or, dans le monde anglophone, si le père fondateur a menti, c'est toute la théorie qui s'écroule.

 

Mais ces accusations n'ont jamais été reprises sérieusement en France...

 

Non, ici, tout le monde s'en fiche. Mais moi, je ne m'en fiche pas: car tout historien doit s'intéresser à tout ce qui forme la vie privée. Et les psychanalystes ont d'autant plus tort de négliger cette question qu'ils passent leur temps à s'en occuper pour eux-mêmes et pour leurs patients. Cette histoire de voyage et de liaison avec sa belle-sœur a quand même fait trois fois la une du New York Times, avec photo truquée de la chambre! Désormais, nous disposons de la correspondance de voyage, Notre cœur tend vers le Sud. Une correspondance passionnante: la découverte de l'Italie, si importante pour Freud. Il voyage souvent avec Minna Bernays, sa belle-sœur, et peut-être y a-t-il eu liaison, encore que cela ne soit franchement pas établi du tout. J'ai préfacé cette correspondance.

 

Peter Gay, le dernier biographe de Freud, historien éminent, spécialiste de l'époque victorienne, a consulté toutes les archives. Un historien allemand, Albrecht Hirschmüller, travaille à l'établissement des correspondances familiales et il dit comme Gay et comme tous les historiens sérieux que rien ne prouve l'existence d'une telle liaison. Qu'il y ait eu une excitation, que Freud ait adoré sa belle-sœur, qu'il ait vécu dans un monde de femmes depuis son enfance, c'est certain. Qu'il ait commis un inceste avec sa belle-sœur, c'est nettement moins sûr. En tout cas, si liaison il y a eue, alors ce ne peut être qu'à un tout petit moment en 1898, certainement pas après, lorsqu'elle a habité au domicile conjugal. C'était la structure de la famille fin de siècle: il y avait toujours une sœur vieille fille qui restait à la maison, ça ne choque aucunement les historiens de la famille.

 

L'historiographie officielle a dû néanmoins être assez ébranlée par la publication de ces correspondances.

 

Que Freud n'ait pas été un saint, c'est évident. Mais pas dans le sens que l'on croit. Freud n'est ni Lacan, ni Melanie Klein, ni Carl Gustav Jung. C'est un bourgeois assez normal: un conservateur éclairé. Ni misogyne puisqu'il est favorable à l'émancipation des femmes, au droit à l'avortement, à la liberté du mariage et qu'il a laissé ses filles épouser qui elles voulaient. Ni homophobe, au sens de l'époque, puisqu'il est favorable à l'émancipation des homosexuels, qu'il ne classe pas l'homosexualité dans les perversions, contrairement à d'autres pour qui il s'agissait de dégénérescence, de tare. Mais comme c'était un grand épistolier (20.000 lettres,15.000 de conservées dont déjà 10.000 publiées), on trouve de tout dans ces lettres. Il y a des moments incroyables, ceux par exemple où il écrit combien il en a assez de ses patients, qu'ils l'ennuient, que c'est de la canaille... Mais ça ne veut pas dire grand-chose puisque dans d'autres lettres, il affirme au contraire qu'il se passionne pour eux, qu'il les aime, qu'il les soutient...  Il y a aussi des moments terribles que les révisionnistes pourraient utiliser lorsque Freud se comporte en chef politique intransigeant, parce qu'il construit une internationale et qu'il a besoin de se débarrasser des thérapeutes et des médecins de l'âme extravagants. Il faut dire qu'il y a pas mal de fous au départ dans la société psychanalytique viennoise du tout début du XXe siècle: des suicidaires, des mélancoliques, des délirants, atteints de mêmes symptômes que leurs patients mais souvent très intéressants pour leur engagement passionné. Je les aime bien d'ailleurs. Mais Freud veut construire un mouvement solide, qui puisse s'imposer, avec des gens insoupçonnables, combatifs, vertueux, engagés dans une cause. Dans sa correspondance, Freud apparaît souvent en chef politique capable de cloisonner pour mieux régner: on le voit le même jour écrire à Jones qu'il désapprouve Sandor Ferenczi et à Ferenczi qu'il désapprouve Jones. Mais qui n'a pas fait ça?  Il ne pense pas qu'un jour ses lettres seront publiées.

 

Et en France, si elles ne concernent pas la vie privée, quelles formes prennent les critiques adressées à Freud ?

 

Ce qui m'a surprise dès que j'ai commencé à écrire L'Histoire de la psychanalyse, c'est qu'en France l'anti-freudisme radical a toujours eu des liens avec la pensée d'extrême droite, des liens inconscients ou conscients. Cela vient du fait qu'au tout début de l'implantation du freudisme, vers 1895, il fut perçu comme une science étrangère, une «science boche». Il faut souligner aussi que les psychologues français contemporains de Freud – dont Théodule Ribot – étaient souvent racistes, marqués par l'idée de la supériorité de la «race» française sur les autres. Ils croyaient que cela était héréditaire, constitutionnel (on dirait aujourd'hui «inscrit dans les gènes»). Même chez Pierre Janet, qui n'était ni raciste, ni antisémite, on trouve des traces de l'idée que la psychanalyse est née dans un milieu dégénéré à Vienne. Il la traite de science décadente, sortie d'un esprit malsain et ça c'est un discours très typique de l'extrême droite... Il y a là une détestation de la culture allemande qui cache toujours, en France, la haine de l'étranger, laquelle renvoie aussi à un substrat antisémite, notamment depuis l'Affaire Dreyfus. L'idée que la psychanalyse est une science étrangère à la civilisation française est présente ici chez les premiers psychanalystes. On en trouve des traces chez Angelo Hesnard, l'un des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris (SPP, 1926). La branche chauvine des premiers psychanalystes, dont il fait partie, considère que la psychanalyse est une science teutonique et qu'il faut la «franciser». C'est la position du grand grammairien Edouard Pichon, si sympathique pourtant, à la fois membre de l'Action française et dreyfusiste, admirateur de Maurras, un médecin assez génial mais dont les théories étaient extravagantes.

Il y a aussi René Laforgue un Alsacien qui, lui, a tenté de collaborer avec les nazis sous l'Occupation – ce que n'aurait sans doute jamais fait Pichon s'il n'était pas mort en 1940. On a ainsi toute une souche de psychanalystes français qui se réclament plus de Janet que de Freud et qui essayent de construire une théorie bien française et donc nationaliste. Ce qui veut dire anti-allemand, et donc anti-juif. J'ai étudié très largement ce problème dans mon Histoire de la psychanalyse en France (réédition en «pochothèque», en 2009). En 1920, il y a le même débat à propos de Einstein, dont les travaux sont qualifiés de science juive, de science boche, de science étrangère. Dans ce terreau français, c'est très prégnant mais ça existe aussi ailleurs: en Suède, on va expliquer que la psychanalyse est une théorie latine, et dans le monde latin on dit que c'est une théorie teutonne.

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