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Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule

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Une histoire de l’anti-freudisme, avec Elisabeth Roudinesco (1)

Avant même la publication annoncée par des roulements de tambours du pamphlet anti-Freud de Michel Onfray, l'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco avait réagi très vigoureusement, notamment sur Mediapart (cliquer ici). L'auteur de ce Crépuscule d'une idole a répondu (ici) mais systématiquement refusé tout débat avec sa critique la plus virulente. Quelques semaines après cette polémique, alors que paraît Mais pourquoi tant de haine?, petit livre collectif sous sa direction, il est intéressant de prendre du champ avec Elisabeth Roudinesco pour retracer l'histoire des antifreudismes radicaux.

 

 
Le livre de Michel Onfray, Le Crépuscule d'une idole, vous a-t-il rappelé certaines attaques antérieures de la psychanalyse ou bien s'agit-il d'une critique radicale nouvelle de Freud et de la psychanalyse?

 

Dans une certaine mesure, j'ai eu l'impression d'entendre l'écho de ce qui s'est passé aux Etats-Unis dans les années 90. Rien de plus normal puisque Michel Onfray a été contacté – il le dit dans son livre – par Mikkel Borch-Jacobsen, l'un des chefs de file de ce qu'on appelle, aux Etats-Unis, l'école révisionniste. C'est un courant qui a débuté par la critique de l'histoire officielle, celle d'Ernest Jones (premier biographe de Freud). Cette école révisionniste se réclame au départ du grand historien Henri Ellenberger, très connu aux Etats-Unis et que j'ai préfacé en France (Histoire de la découverte de l'inconscient, Fayard, 1994) et dont la Société d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) que je préside gère les archives. Je dois dire que jusqu'au milieu des années 90, j'étais moi-même assez proche de Borch-Jacobsen, de tout ce courant historiographique qui s'est scindé lorsque certains sont passés de la critique à la haine, comme quasiment toujours les révisionnistes. C'est un phénomène intrinsèque à la démarche historique. On l'a vu à propos de la Révolution française, par exemple. François Furet et ceux qui se sont inscrits dans sa démarche ont commencé par une critique de type historiographique et puis ils ont fini par affirmer que 1793 est déjà dans 1789, que le goulag est déjà dans 1793... Ce à quoi faisait écho aussi la Nouvelle philosophie – André Glucksmann plus encore que les autres – philosophes pour lesquels le goulag était déjà dans Marx. Thèse insensée reposant sur la théorie de la préfiguration qui n'a aucun fondement en histoire. Cela dit, le révisionnisme peut être une bonne chose sauf quand il dérive vers une sorte de délire. Tout cela est inhérent à la vie des idées et de la pensée, et c'est encore plus fort en histoire qu'en philosophie. On le sait, ces débats ont également eu lieu, en Allemagne notamment, à propos du totalitarisme, de la Shoah.

 

Et, comme historienne, vous avez observé le même phénomène s'agissant de la psychanalyse ?

 

Oui, et cela démarre en 1995 à l'occasion d'un grand débat aux Etats-Unis, au moment de l'organisation par la Bibliothèque du Congrès de Washington de la grande exposition sur le centenaire de la psychanalyse (prévu pour octobre 1996). Ce sont les freudiens orthodoxes, qui détenaient encore les archives, qui ont organisé cette fameuse exposition dans laquelle ne figuraient ni les travaux des historiens critiques ni ceux des révisionnistes. C'est à ce moment là que j'ai rompu comme beaucoup d'autres historiens avec le courant de Borch-Jacobsen et des ultra-révisionnistes parce qu'ils devenaient des “destructeurs de Freud ou Freud's bashers” et qu'ils voulaient faire interdire l'exposition, laquelle a d'ailleurs été repoussée à 1998. Si j'étais, bien entendu, d'accord avec leur demande d'ouverture des archives, j'étais très mal à l'aise avec cette idée d'interdiction d'une exposition visant d'ailleurs à faire reconnaître leurs travaux. On n'interdit pas une exposition parce qu'elle ne nous plaît pas ou qu'elle est inepte, on la critique ou on organise une contre-exposition. A ce moment-là, le débat est devenu franco-américain, même si en France, malgré une pétition largement signée, le monde de la psychanalyse ne s'intéressait pas suffisamment à son histoire. En France, on a des psychanalystes, et pas ou peu d'historiens de la psychanalyse. Aux Etats-Unis, avec vingt ans d'avance sur la France, les batailles d'interprétations ont pris le relais des batailles d'analystes. Les psychanalystes américains sont devenus exclusivement cliniciens et ont délaissé les travaux savants en histoire pour débattre avec des cognitivistes dans des querelles interminables et sans intérêt sur l'efficacité de la cure et l'évaluation des traitements. Ils ne lisent guère l'œuvre de Freud ou de façon académique, ni celles des autres héritiers du freudisme et ils n'ont pas de culture en historiographie. En conséquence, celle-ci s'est constituée à côté ou en dehors de la communauté psychanalytique.

 

Qu'on ne trouvait pas en France ?

 

Ici, on est toujours soit d'avant-garde soit académique. On se pense surréaliste, structuraliste, lacanien, antilacanien, freudien orthodoxe, etc. Au fond, l'histoire n'intéresse pas parce que l'histoire s'occupe des morts, du passé, des héritages pour mieux comprendre l'avenir. Les psychanalystes français n'étaient pas dans ces années-là encore entrés dans l'ère de l'histoire critique (avec des sources, une méthodologie, une rationalité, etc.). Ils étaient encore sous le coup d'un communautarisme: l'hagiographie ou la détestation, ce qui revient au même. Il y avait le Freud des sociétés psychanalytiques, lesquelles ne se souciaient nullement d'histoire: ni pour l'œuvre de Freud, ni pour sa vie. Ils commentaient des textes à l'infini et de façon orthodoxe. Et puis il y avait le Freud des lacaniens, lesquels ne se souciaient pas non plus d'établissement des sources: en gros, ils faisaient de Freud un lacanien d'avant Lacan. Il faut aussi ajouter qu'en France, à la différence des Etats-Unis, la biographie n'est pas vraiment un art admis. Pourtant cela change, des historiens post-école des Annales s'y sont mis aussi, comme Jacques Le Goff, par exemple, avec la vie de Saint Louis, qui inscrit une biographie dans l'histoire. Pourtant, pour la psychanalyse en particulier, la vie, c'est fondamental. S'agissant de la révolution de l'intime et de la question de la sexualité, on ne peut pas ne pas écrire aussi la vie des analystes. C'est une saga, avec des personnages, des acteurs, on y trouve de tout, une gauche, une droite... C'est une formidable histoire, qui ressemble à celle du socialisme ou du féminisme... C'est précisément ce à quoi je me suis employée dans mon Histoire de la psychanalyse en France: écrire l'histoire de cette aventure, des œuvres, des hommes, des doctrines, des idées avec comparatisme et hypothèses rationnelles.

 

Et aujourd'hui, où en est-on de ce débat franco-américain, de ce mouvement révisionniste ?

 

Périodiquement, les assauts des révisionnistes reviennent. Dans le monde entier, sur le même mode. C'est pourquoi ces batailles sont planétaires et toujours mondialisées. On se bat sur Freud même dans les pays où la psychanalyse ne s'est pas implantée comme mouvement. En particulier, dans l'univers anglo-saxon, qui inclut les pays germanophones – puisque l'œuvre Freud est plus lue en anglais qu'en allemand –, il s'agit au fond, pour les antifreudiens radicaux (les «destructeurs...») de se débarrasser de Freud, de sa découverte, de la psychanalyse... On ne peut pas plus le supporter qu'on ne supporte Darwin, Marx, Sartre, Simone de Beauvoir, etc. Il faut donc l'attaquer au cœur de son intimité. Et dans cet univers puritain, pour attaquer le père fondateur, il faut attaquer sa vie, quitte à l'affubler d'une vie de débauche ou à montrer qu'il n'a pas cessé d'errer dans de fausses théories. On cite, par exemple, sa correspondance avec Fliess, puisqu'au tout début de sa carrière Freud a erré dans ses théories aberrantes. Wilhelm Fliess était un passionnant médecin oto-rhino-laryngologiste dont les théories tout à fait extravagantes sur la sexualité ont beaucoup marqué Freud, avant qu'il ne s'en démarque et qu'il ne se brouille avec lui après des années d'une intense amitié.

En France, on croit toujours qu'il y a Freud et rien avant. Mais pas du tout, il y avait des centaines de livres sur la sexualité infantile, sur l'hystérie, etc. Dont Freud s'est inspiré... A la fin, du XIXe siècle, les médecins, les savants, les psychiatres ne s'occupent que de sexe. Pour abattre Freud, il faut donc montrer, non pas que Freud n'était pas tout seul, ce qui est évident, mais qu'il était un imposteur ayant plagié ses contemporains sans le dire. Et du coup, on est passé de l'hagiographie à la haine. S'il est exact que l'œuvre de Freud doit beaucoup à son époque, ce qui a été souvent occulté par l'histoire officielle, il est vrai aussi que Freud a inventé quelque chose de nouveau: une manière de théoriser la sexualité en termes de désir et non plus de génitalité et surtout d'en parler de façon simple et non plus comme «spécialiste». Freud réinvente pour la fin du XIXe siècle l'idée grecque du destin et de la tragédie. Là est sa force... Au moment où les psychologues les plus savants médicalisent l'histoire de la sexualité humaine... 

 

A suivre ..........

 

Source Médiapart

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