Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
En plantant une grande muraille d'arbres sur 7.600 kilomètres au Sahel, l'Afrique espère contenir l'avancée du sable. Au prix de plus de 600 millions de dollars.
Un mur d'acacias pour stopper l'avancée du désert. Quand il a émis cette idée lors de la 7 e Conférence des chefs d'Etat de la communauté sahélo-saharienne en 2005, l'ancien président du Nigeria a d'abord suscité l'incrédulité. Depuis les années 1970, des projets plus ambitieux les uns que les autres ont déjà tenté de ralentir l'insidieuse avancée du « Tsunami de silice » qui dévore l'Afrique. En vain. Au rythme de 2 millions d'hectares de zones boisées perdus chaque année, deux tiers de la surface du continent noir sont désormais classés en zones désertiques ou dégradées, selon la FAO.
Le président de la République du Sénégal, Abdoulaye Wade, y croit pourtant. Reprenant à son compte l'idée de cette barrière végétale, il renouvelle la proposition en 2007 lors d'une nouvelle conférence des gouvernements de l'union africaine. « La puissance de ce fléau nous oblige à unir nos efforts et nos moyens dans une synergie d'actions, explique-t-il alors. Nous n'avons plus le droit de regarder, impuissant, la destruction de notre patrimoine. » Son discours fait mouche. Onze pays décident de s'engager dans le projet pharaonique qu'il propose sous l'appellation de « Grande Muraille verte », un ruban d'espèces végétales barrant le continent d'est en ouest sur 15 kilomètres de largeur au moins entre Dakar et Djibouti, distants de 7.600 kilomètres.
Etudié à partir des bases de données phytogéographiques et climatiques, le tracé a été élaboré sur la zone de transition entre les steppes et les savanes, à des latitudes où la pluviométrie moyenne annuelle est au moins de 100 mm. « Le choix des espèces est une étape décisive pour le succès de la Grande Muraille verte, explique Amadou Tidiane, professeur de biologie végétale à l'université de Ziguinchor. Une trentaine, toutes indigènes, ont été identifiées. Chaque pays doit ensuite choisir celles qui seront localement les plus utiles aux populations. » Aux yeux de ses promoteurs, la Grande Muraille verte intègre aussi des objectifs de développement local : satisfaction des besoins domestiques, relance des activités agricoles, lutte contre les migrations écologiques…
« Pour les 50 millions de personnes qui vivent dans la bande du Sahel, la question est simplement de savoir comment améliorer les conditions de vie, explique Mahamane Larwanou, écologue au Centre international pour la recherche en agroforesterie (Icraf). La contribution d'espèces utiles et résistantes à la sécheresse, qui dure ici neuf mois par an, est donc une priorité. » Avec plusieurs systèmes nationaux de recherche agronomique, au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso, ou au Niger, l'organisme a déjà fait sa sélection en fonction de potentiels nutritionnelles et pharmacologiques potentiellement rémunérateurs : le baobab et le jujubier riches en vitamines et minéraux, le karité aux vertus hydratantes, ou encore le tamarin alimentaire ou l'acacia pourvoyeur de bois de chauffe. Des arbres, donc, mais pas seulement : arbustes fruitiers et plantes de couverture seront plantés. La muraille verte englobera en outre les forêts déjà présentes sur le tracé, et de grands espaces seront transformés en réserves naturelles. Enfin, nombre de vergers et de cultures compléteront cette diversité qui sera alimentée par un corridor de bassins de rétention et de forages hydrauliques.
Des programmes régionaux conduits de longue date ont démontré la pertinence du projet. « Au Niger par exemple, la généralisation de techniques de protection et de gestion des repousses naturelles [connues sous le nom de régénération naturelle assistée] démarrée au milieu des années 1980, est à l'origine du reverdissement d'au moins 5 millions d'hectares avec une densité dallant jusqu'à 80 pieds par hectare », apprécie Edwige Botoni au Comité permanent de lutte contre la sécheresse dans le Sahel.
Près de 600 millions de dollars sur dix ans seront nécessaires à la réalisation de ce projet. Impossible d'assumer une telle somme. Trois ans après son lancement, moins de 11.000 hectares (soit 0,1 % de l'objectif) ont été plantés, notamment au Sénégal. En décembre, les Etats africains ont profité du sommet de Copenhague pour demander l'aide de la communauté internationale. « La désertification contribue à la multiplication des zones endémiques de pauvreté et d'insécurité alimentaire, a exhorté à l'occasion le représentant sénégalais. Les impacts sur le développement de notre continent engagent toutes les populations africaines et la communauté internationale à agir ensemble contre ce fléau. » A la fois « modèle de développement intégré des zones déshéritées », puits de carbone pour la planète, et outil de régulation des flux migratoires, les promoteurs de la Grande Muraille verte revendiquent un statut de patrimoine de l'humanité pour mobiliser les financements internationaux. Les prochains mois diront s'ils ont été entendus.