Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
06 Septembre 2010 Par François Bonnet
Question : comment un pouvoir au fond de l'impopularité, englué depuis trois mois dans un immense scandale, doté d'un gouvernement fantôme, d'un parti majoritaire qui se déchire, poursuivi par les mauvais résultats économiques, peut-il oser engager des réformes qu'il juge «fondamentales» même si elles jettent des millions de personnes dans la rue ? Réponse : la Ve République, encore et toujours, sa dangerosité, son hyperprésidence sans contrôle ni contre-pouvoirs.
Car nous y sommes. Ce lundi 6 septembre est le jour de la reprise en main. Reprise en main par un président que l'opinion rejette massivement (nouveau sondage ici) mais qui, sourd aux appels du pays, a minutieusement fixé l'agenda des deux ou trois mois à venir : retraites, sécurité, immigration, loi anti-burqa, budget ; puis remaniement ; puis G8 et G20. Vous n'en pouvez plus de Sarkozy ? Erreur, le trimestre qui vient va être le sien avec une avalanche de lois et une omniprésence médiatique.
C'est une nouvelle démonstration de ce que l'opposition (parti socialiste et syndicats tout particulièrement) veut ou feint d'ignorer : la nocivité d'une Ve République réformée par Nicolas Sarkozy pour y installer un pouvoir présidentiel débridé qui ne laisse que quelques petits espaces tribuniciens à tous ceux qui pensent différemment. Pour s'être divisé sur le bien-fondé de cette réforme constitutionnelle (certains des siens l'ont même votée !), pour estimer que les questions institutionnelles n'intéressent pas les Français, le parti socialiste risque maintenant de payer très cher son accoutumance à la Ve République.
Sept Français sur dix soutiennent la journée d'action du 7 septembre, sept sur dix estiment que le gouvernement devrait faire des concessions (sondage Harris/RTL à lire ici et sondage Ifop/dDimanche Ouest-France). Sept Français sur dix ne font plus confiance à Nicolas Sarkozy (sondage CSA/Le Parisien à lire ici). Six Français sur dix estiment qu'Eric Woerth n'est plus à même de conduire la réforme des retraites. Il y a moins de six mois, la droite encaissait une défaite historique sur fond d'abstention géante, à l'occasion des élections régionales. Et puis ? Et puis rien. Ou plutôt tout : cette présidence continue à disposer de pleins pouvoirs.
Et ce jusqu'à la caricature. Trois mois après le début de l'affaire Bettencourt, la justice demeure sous cloche, enfermée dans le bureau du procureur Courroye : aucun magistrat indépendant n'a été à ce jour nommé pour enquêter sur tel ou tel volet d'un scandale qui remonte jusqu'à la présidence.
Trois mois après la mise en cause d'un ministre, désormais soupçonné de trafic d'influence ou de prise illégale d'intérêt, Eric Woerth est toujours au gouvernement. Le pouvoir a pris acte de son impopularité : ce sont donc les conseillers élyséens qui règlent désormais le faux dialogue sur la réforme de la retraite. Pas seulement Raymond Soubie, conseiller social de Nicolas Sarkozy.
Ceux qui ont occupé ce week-end les radios et télévisions sont Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, et Henri Guaino, conseiller spécial. L'Elysée pilote donc la réforme en direct (lire ici et ici). Eric Woerth ira amuser le Parlement où le texte sera d'ailleurs examiné en urgence. Le débat est déjà terminé, M. Guéant ayant bien pris soin de préciser que le texte ne bougera pas à l'exception, peut-être, de quelques modifications de l'épaisseur d'un trait de crayon.
© Reuters
Dès lors, l'Elysée peut aisément ranger les débats qui sont en train de fracturer la droite – et son électorat – au rang de psychodrame de cour de récréation. Patrick Devedjian peut traiter Xavier Bertrand de «gentil organisateur» d'une UMP devenue «Club Med» (à lire ici) ; Jean-François Copé peut massacrer le secrétaire général de l'UMP ; François Baroin, le même Copé, Bruno Le Maire et Christian Jacob peuvent signer une tribune qui tente de ressusciter le chiraquisme (à lire ici) ; Jean-Louis Borloo peut faire acte de candidature à Matignon («J'aime les missions difficiles») ; Alain Juppé peut songer à redevenir ministre (à lire ici)...
Toute cette petite agitation pré-remaniement, où chacun se positionne pour la distribution de maroquins ministériels, se réglera in fine dans le bureau présidentiel. Et la présidence a justement pris soin de construire un agenda de rentrée qui devrait priver d'oxygène ces parlementaires et dirigeants de l'UMP prêts à donner de la voix.
Reste donc l'opposition. Une nouvelle fois, les syndicats demandent aux Français de se mobiliser pour une journée d'action massive : deux millions de manifestants, comme le 24 juin, trois millions ? Mais ces mêmes syndicats restent bien discrets sur la façon dont le piège s'est refermé sur eux : des négociations verrouillées ; un calendrier sur lequel ils n'ont pas la main ; des concessions faites à la marge. De nouveau apparaît la faiblesse d'un syndicalisme français, souvent condamné à jouer l'idiot utile, dans un système de paritarisme et de négociation sociale où il ne pèse guère.
Le parti socialiste et les autres partis de gauche représentés au Parlement se retrouvent peu ou prou dans le même piège. Qu'ils mettent en avant la crise politique sans précédent du sarkozysme, sur fond d'affaire Bettencourt, et ils se verront accusés de négliger l'essentiel, argument ressassé à l'infini par l'UMP. Qu'ils se lancent dans la bataille parlementaire contre la réforme (bataille déjà perdue en juillet lors de son examen en commission), et ils se verront accusés d'obstruction, conservatisme, démagogie (au choix)...
La gauche va donc payer – et le payer peut-être cher – trois ans d'atermoiements, d'hésitations ou d'erreurs d'analyse quant à la vraie nature de ce régime fusion du pire de la Ve République et du sarkozysme. Pour n'avoir pas défini de stratégie claire d'opposition, sur les dossiers sociaux, sur celui des libertés publiques, sur celui de la réforme du système politique, sur celui de l'éthique du pouvoir, la voici aujourd'hui prisonnière. En cette rentrée, l'Elysée joue, arbitre et a le ballon : on gagne des matchs avec moins que ça.