Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
Encore des voitures noires !
Ce matin de 54 Casa se réveille en sursaut: une bombe cachée derrière un frigo a pulvérisé la boutique d'un boucher à l'intérieur des halles ! Des interpellations dans les rues, des cris de si bonne heure le petit garçon de six ans ne comprends pas. Sa grand mère décide de ne pas le faire amener à l'école, son grand père n'ouvrira pas la tannerie du quartier du Belvédère à la limite des Roches noires et il renvoie tout le personnel. Dans la rue du Capitaine Thiriat la grosse Wangard noire est pourtant toujours aussi rutilante, le veilleur a du passer les premières heures à l'astiquer. Le climat social s'est bien dégradé, les relations tendues. Quelques tentatives d'assassinats de Français ont défrayé la chronique… . c'est la fin d'un monde. A Safi la conserverie de leur gendre tourne à plein régime, les nouvelles ne sont pas bonnes mais il faut bien traiter le poisson des Guelfi ou d'un autre. A Fédala sous les arcades, le salon de coiffure de leur fille Monique ouvre comme tous les jours mais le cœur n'y est plus. Le grand père lit son journal dans l'immense bureau au milieu des échantillons de cuir qui s'entassent sur les grands classeurs en bois verni qui font l'émerveillement du petit garçon. Soudain il traverse à grands pas la cour de l'usine pour rejoindre la maison contiguë. Enfin un mot « Angèle fait préparer à manger et partons à la maison des quatre arbres » Le petit garçon est ravi, pas d'école et une journée de plein air loin des odeurs de la tannerie et surtout le voyage dans la grosse Américaine (qui pue l'essence) Toute une journée à jouer avec (embêter) le brave Pateau ! On charge la voiture de victuailles, de la caisse à cartouches et de deux fusils. Le gros moteur ronronne de ses quatre, six ou huit cylindres le petit garçon s'en moque bien mais il lui trouve un plus joli bruit qu'à la Simca de son tonton Marcel. Un semi remorque Willéme vert pisseux chargé de grumes de bois exotique passe dans un nuage de poussière pendant l'arrêt à la glacière en direction des chantiers ou l'on construit les sardiniers et leur canot lamparo. Vu par un gamin ce camion est gigantesque, il rêve de monter un jour dans un monstre pareil. La Wangard prend la route de Berrechid et enfin une une piste roulante vers « la maison des quatre arbres » C'est une petite bâtisse carrée au sol déformé par les racines des arbres qui soulèvent le carrelage mais en réalité tout le monde s'en fout car on vit dehors sous les arbres, à l'étage une seule grande chambre avec un petit cabinet de toilette. Sous l'abri pompeusement baptisé « le hangar » le jouet du grand père est là sous un camouflage kaki : la Jeep. « S'taffa ! enlève la bâche ! » Le gardien exécute et ouvre le capot, le petit garçon ne se retient plus sa joie quand son grand père lui demande le doigt du Delco dont il a la garde, il fallait déjà un antivol ! En un instant l'allumeur est opérationnel le temps de brancher les batteries et l'engin toussote puis pétarade.
«Angèle ! On va vers les sources voir si il y a du gibier ! On rentre dans une heure ! » L'enfant se retrouve propulsé sur le siége sur les genoux de « S'taffa » et pateau saute à l'arrière. Les voilà partis cahotants dans l'herbe sèche et la pierraille vers une sorte de massif. Prés d'un puits, première engueulade de la journée avec un berger qui à fait paître son troupeau autour de la maison laissant un champ de crottes qui attirent les mouches ce qui provoque la colère du grand père. La traduction est assurée en simultané par « S'taffa » et la conclusion et rapide « Il dit que ce n'est pas lui, monsieur Hubert » Enfin on roule vers un massif ou quelques eucalyptus donnent une impression de forêt . Dans les herbes hautes un lièvre détalle et un peu plus loin une compagnie de perdreaux. C'est bon, la repérage est fini, retour à la maison des quatre arbres. Le temps de casser un peu de glace à coup de hachoir et à table. A la fin du repas le grand père prends son petit fils dans ses bras et avec la voix douce des gens qui annoncent une mauvaise nouvelle lui chuchote « Jojo, tu rentreras en France demain par le Super-Constellation de Lyon. Tu vas voir l'avion comme il est grand et beau ! » Un grondement de tonnerre que rien n'avait laissé pressentir ponctue la phrase, est ce dans la tète du petit garçon ou dans les montagnes toutes proches ? Demain ce sera la Citroën traction 11 légère à la place de la Wanguard… . Plus que quatre cylindres mais encore une voiture noire !
Auteur : Georges Calmettes.