Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
C'est également ce travail de terrain qui a permis de définir, tâche au moins aussi importante, l'envers de la corruption, i.e. ce qu'attendent les citoyens de leurs élus et dirigeants politiques. Seule la saisie conjointe du verso et du recto permet en effet de s'affranchir des modèles démocratiques idéalistes vantés par tous les entrepreneurs de morale (juristes, journalistes ou politiques eux-mêmes) mais dont le seul effet consiste à servir d'obstacle à toute forme de compréhension des phénomènes de corruption.
Pour analyser les «débordements de rôles» politiques, il faut d'abord, note logiquement Lascoumes, appréhender ce que sont pour les citoyens les « rôles » politiques. S'inscrivant dans la suite de nombreux travaux de sociologie politique français des vingt dernières années sur la politique locale notamment (ceux de Jacques Lagroye, Jean-Louis Briquet,Frédéric Sawicki, Florence Haegel...), Lascoumes propose une catégorisation des attentes en matières de rôles politiques, selon d'une part les fonctions (représenter, délibérer) et, d'autre part, les façons d'agir (autorité, proximité). A partir de ce tableau caractérisant les rôles politiques, on peut symétriquement construire un tableau des débordements de rôles, qui permet de distinguer entre clanisme (représentation et autorité), localisme (représentation et proximité), autoritarisme (délibération et autorité), clientélisme (délibération, proximité).
L'analyse fine des attentes de rôles, et de ce qui est perçu comme des débordements, à travers notamment les discours de justifications des pratiques que déploient les citoyens des trois communes observées, permet de mettre en évidence ce que les chercheurs anglo-saxons nomment « implicit trading », désignant les mises en balance des avantages et des inconvénients de certaines façons de faire de la politique de la part d'un élu. Ces manières de peser le pour et le contre prennent des formes très diverses et ne correspondent pas à l'idéal démocratique de certains d'un électeur rationnel capable de dresser un bilan coût-avantage digne d'un arrêt du Conseil d'Etat.
Seule la saisie de ces représentations ordinaires de la politique, souvent très loin des catégories normatives idéalisées, permet de comprendre ce qui ne se révèle qu'en apparence un paradoxe : le décalage entre la condamnation par principe de la corruption des élus et le fait de revoter pour son maire après qu'il ait été condamné pour corruption.
Sources : http://www.mediapart.fr/journal/france/271210/pourquoi-la-corruption-ne-gene-pas-les-electeurs