Dans un pays qui n’a été unifié pour la première fois qu’en 1951, cette symbolique de la ville martyre, qui a préservé l’intégrité de la Libye grâce à son sang, demeure forte. Au début du mois de mars 2012, il fallait encore montrer patte blanche pour pénétrer dans « la république autonome de Misrata », si l’on n'était pas soi-même un habitant de la ville. Aujourd’hui, il y a certes un check-point de containers empilés et gardés par quelques blindés qui contrôlent l’entrée de la cité, mais le passage est fluide.
Bienvenue à Misrata, l'entrée de la ville© Thomas Cantaloube Vu de Misrata, mais aussi de Benghazi ou de Tripoli, la notion d’un éclatement de la Libye n’est pas une considération sérieuse, même après la déclaration d’indépendance rédigée par plusieurs tribus de la Cyrénaïque (à l’est). « La Libye, c’est comme une famille, on ne va pas séparer le père à un endroit, la mère dans un autre, et les enfants encore ailleurs », plaide Rustom Grada, un avocat de Tripoli dont une partie de la tribu s’est installée à Benghazi, il y a quatre générations.
« Dans les années 1950, les tribus se sont unies pour créer un pays sans se connaître, renchérit Ahmed Abu Daya, un comptable originaire des montagnes berbères, au sud de Tripoli. Maintenant, les Libyens se connaissent, se sont mélangés, et n’ont aucune envie de se séparer. »
Même son de cloche chez un diplomate européen : « L’unité du pays est l’un des rares acquis du kadhafisme. Mais il est clair que c’est un pays qui est un assemblage de villes. Il faut donc définir la relation entre les villes et la capitale. » Et ne pas recommencer l’erreur de Kadhafi qui a consisté à centraliser tous les pouvoirs à Tripoli, irritant au plus haut point tous les Libyens obligés de se rendre dans la capitale pour toute démarche administrative. « Il ne faut pas attacher trop d’importance à la déclaration d’autonomie des tribus de l’est. C’est plutôt un message d’alerte adressé au nouveau pouvoir afin de faire valoir certaines revendications locales », assure le diplomate. Une de ses collègues ajoute : « Le Conseil national de transition a surjoué cette déclaration d’autonomie, reprise dans tous les médias internationaux, pour pouvoir ensuite organiser des manifestations contre la partition et ressouder le pays. »
Comme dans d’autres pays nés du legs colonial, traversés par des fractures ethniques, claniques ou politiques, et dont on a prédit l’éclatement au lendemain d’une guerre ou d’une invasion (on pense à l’Irak ou l’Afghanistan), le sentiment national demeure un ciment très puissant en Libye. Comme tous les dictateurs qui ne veulent voir qu’une tête, Kadhafi a nié les spécificités ethniques ou régionales, et cherché à écraser les autonomies locales. Aujourd’hui, les Libyens entendent récupérer ces droits tout en préservant leur nation telle qu’elle existe depuis soixante ans.
Les débats sur la forme du futur État libyen (fédéral ou pas) ont démarré mais, avant qu’ils ne soient tranchés par l’assemblée constituante qui devrait être élue fin juin, certaines villes ont pris les devants. Zouara puis Misrata ont élu des conseils locaux, Benghazi devrait bientôt suivre. 65 % des habitants de Misrata ont participé à cette élection qui s’est tenue de manière transparente, avec des urnes en provenance de Tunisie et de l’encre indélébile acheminée de Grande-Bretagne. « La guerre étant finie, nous avons décidé qu’il était temps de reconstruire le pays par les élections, raconte Youssef ben Youssef, un ingénieur de 50 ans, élu à la tête du Conseil. Si l’on veut créer un gouvernement fort, il faut commencer par les conseils locaux. »
Cette stratégie est également promue par l’activiste de Benghazi, Hana el-Galal, une des premières membres du CNT, qui en a démissionné assez vite, déçue par les errements de cet organe de transition. « C’est en élisant des conseils locaux que nous pourrons changer la composition du CNT, qui sera obligé d’incorporer des élus, promet-elle. Nous mettrons ainsi des élus locaux en position de force face à un gouvernement national non élu. Il ne s’agit en aucun cas de séparatisme, mais de se battre contre le centralisme et les instances bureaucratiques non élues. »
Le musée de la révolution sur Tripoli Street© Thomas Cantaloube En sortant de Misrata, un panneau publicitaire accroche le regard. Il vante les vols directs de la compagnie aérienne Turkish Airlines, de Misrata vers la Turquie. Rien que cela, c’est une nouveauté considérable dans un pays où, sous Kadhafi, tous les trajets en avion vers l’étranger devaient partir de Tripoli. « L’élection que nous avons organisée à Misrata, nous l’avons faite pour toute la Libye, certifie Youssef ben Youssef. Et si nous y sommes parvenus malgré nos plaies, tout le monde peut y arriver. »
Sources : Mediapart.fr

