Voyages aux 4 coins de la planète mais aussi "Voyages Intérieurs" États d'âme et coups de gueule
| Paru dans Courrier International fin février. CAMBODGE ANNÉE ZÉRO • Sur les pas des Khmers rouges | ||||||||||||||
| ||||||||||||||
| Alors que le Cambodge commence à juger les anciens dirigeants khmers rouges, les touristes sont de plus en plus nombreux à se rendre sur les lieux où le régime a commis ses crimes. | ||||||||||||||
| ||||||||||||||
La matinée renferme déjà une promesse. Cette fois, elle vient d’un conducteur de tuktuk. Il essaie d’appâter les touristes. La plupart d’entre eux, craignant de se faire escroquer, poursuivent leur chemin en regardant droit devant eux, comme il se doit. Certains conducteurs de tuktuk, déjà résignés, disent en anglais aux passants : “Maybe later” [Plus tard, peut-être]. Mais pas celui-ci. Inspectant ses clients potentiels, il entonne une formule magique mélodieuse : “Killing Fields ?” Il ajoute parfois : “Stands de tir ? Massages ?” Si cela ne suffit pas à attirer les clients sur son vélomoteur-taxi, on se demande bien ce qu’il leur faut ! Le tourisme s’adapte aux touristes. Phnom Penh n’a rien à voir avec Bali ou Torremolinos, et ce n’est pas non plus Bangkok. Les Killing Fields sont une affaire des plus sérieuse, qui attire des visiteurs sérieux, eux aussi. Les touristes dans la capitale cambodgienne achètent des livres ; les enfants, qui dans d’autres régions du monde vendraient des colliers et des bracelets, traînent ici derrière eux des bacs remplis de livres le long des terrasses donnant sur le Mékong. Les livres sont, tout comme les DVD, des contrefaçons expertes et se vendent 1 ou 2 dollars. Les titres trahissent le public auquel ils s’adressent. Ici, pas de Robert Ludlum ou de Danielle Steel mais, entre autres, L’Alchimiste et, bien entendu, tout le répertoire sur le génocide, depuis A Cambodian Prison Portrait jusqu’à The Killing Fields [La Déchirure], le livre à partir duquel le film éponyme a été adapté en 1984 par Roland Joffé, en passant par Stay Alive, My Son et The Lost Executioner. Et, bien entendu, les guides de Lonely Planet. Un touriste en sandales a entrepris en tuktuk le trajet de 15 kilomètres qui mène vers les Killing Fields. Il a presque terminé son tour des charniers. Il est à présent au bout de son parcours, au pied du monument de Choeung Ek, le tristement célèbre camp d’extermination où, de 1974 à 1979, 17 000 prisonniers des Khmers rouges ont été tués à coups de matraque. Dans le bâtiment sont entassés derrière une vitre les crânes de centaines de victimes, que tout le monde peut venir voir. Une image connue. Les touristes ne se sentent pas totalement à l’aise face à tant de morts qui les regardent fixement. Bien entendu, ils prennent des photos, mais là encore ils se sentent tout de même gênés. “On a le sentiment que, d’une certaine manière, ce n’est pas correct”, explique une femme. A plusieurs endroits, la vitre a été découpée pour qu’on puisse mieux observer les crânes. “No touch”, dit l’inscription en mauvais anglais accrochée à côté. Avec les touristes on ne sait jamais. Les crânes du dessous sont soigneusement disposés les uns contre les autres. Sur une pancarte est inscrit : “Jeune femme cambodgienne. Entre 15 et 20 ans”. C’est une description presque clinique, mais ça donne tout de même la chair de poule. J’ai vu ces jeunes filles quand elles étaient encore en vie – sur les photos exposées à Phnom Penh, dans le centre de détention S-21, aussi appelé Tuol Sleng, le lieu où la plupart des touristes commencent leur journée. A Tuol Sleng, les Khmers rouges amenaient les gens pour les interroger et les torturer. Tous les prisonniers étaient photographiés à leur arrivée à la prison. Quand il n’y avait plus rien à en tirer, ils les chargeaient dans un camion à destination de Choeung Ek. Ici les crânes n’ont pas de nom, mais là-bas ils ont un visage. Il s’agit de jeunes filles, de jeunes hommes, d’enfants, même très jeunes, dont le seul crime était d’être nés de parents qui portaient des lunettes, parlaient français ou étaient plus riches que d’autres. Les Khmers rouges pouvaient vous supprimer pour moins que ça. Seuls 14 prisonniers sont sortis vivants de Tuol Sleng. Toutes les autres personnes présentes sur les photos sont mortes. Ce sont leurs crânes et leurs os qu’on retrouve à Choeung Ek. Quand les Khmers rouges ont été chassés du pouvoir, 129 charniers ont été découverts ici. Près de 80 d’entre eux ont été par la suite ouverts et vidés. Chacun contenait plusieurs dizaines, parfois même des centaines de corps – soit 8 985 personnes au total. Les autres personnes sont encore enterrées alentour. Il arrive qu’on en trouve les restes, même trente ans plus tard. Mon pied rencontre une racine d’arbre. Je jette un coup d’œil, puis je regarde plus attentivement, je me penche. Je tapote du bout de l’ongle. C’est plus dur que du bois. C’est un os qui est remonté à la surface, usé par d’innombrables pieds qui ont négligemment marché dessus. Un os ! On se réjouirait presque de voir ce morceau de squelette à l’état sauvage, qui n’a pas encore été enfermé dans une vitrine. Nous ne sommes pas dans un musée, nous sommes au cœur des Killing Fields, me dis-je. Mais je sens aussitôt qu’une telle pensée n’est pas convenable.
![]() | ||||||||||||||
|