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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:30

De notre envoyé spécial à Bamako

Il y a des enfants qui courent dans tous le sens, des familles qui discutent, des hommes plantés sur des chaises qui regardent le temps passer. Ça crie, ça bouge, ça circule, les boubous sont colorés, le thé fume et tout le monde semble se connaître. Nous sommes à Banconi, quartier populaire, et donc très pauvre, du nord-est de Bamako, et plus précisément à la mosquée de Cherif Ousmane Madani Haïdara, l’un des leaders religieux les plus renommés du Mali. Quelques agents de sécurité armés surveillent les entrées du complexe qui, outre la mosquée, comprend une école coranique, des bureaux, des chambres, des cuisines permettant de nourrir une centaine de personnes. Il renferme aussi une grande salle de réception de 250 mètres carrés avec des dizaines de canapés, des climatiseurs industriels, des bouquets de fleurs en plastique et un petit drapeau malien posé sur une table. C’est là que Cherif Haïdara reçoit ses visiteurs.

L’homme est grand, longiligne, et offre un visage souriant. Il occupe une place à part au Mali. Sous le président déchu Amadou Toumani Touré, il était l’un des rares à critiquer ouvertement le pouvoir politique. Chaque année, il remplissait un stade de plus de 60 000 places situé en contrebas du palais présidentiel afin de réclamer davantage de justice et moins de corruption. « C’est notre devoir de leaders religieux », explique-t-il, « que d’être honnêtes envers les dirigeants et de leur dire que la population souffre ». Prédicateur musulman influent, il était attendu au tournant lorsque des groupes armés islamistes ont pris le contrôle du nord du pays début 2012. D’autant plus qu’un de ces mouvements avait choisi de se baptiser Ansar Dine (défenseur de la foi), du nom même de l’association religieuse créée par Cherif Haïdara voilà plus de vingt ans, active dans tout le pays et au-delà, en Côte d’Ivoire ou au Burkina Faso.

 

Cherif Haïdara : «Les islamistes du Nord ne sont pas de vrais musulmans, ce sont des bandits !»Cherif Haïdara : «Les islamistes du Nord ne sont pas de vrais musulmans, ce sont des bandits !»© Thomas Cantaloube


Or, contrairement à ce qui peut parfois se produire dans d’autres pays où les imams tergiversent lorsqu’il s’agit de condamner une action terroriste perpétrée au nom d’Allah ou une fatwa lancée à la légère, Cherif Haïdara a d’emblée dénoncé les méthodes et les actions de ceux qui se proclamaient inspirés par l’islam, que ce soit Ansar Dine (le groupe touareg), Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou le Mujao (Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest). Leur application d’une charia dévoyée durant plusieurs mois n’a fait que le confirmer dans cette opinion initiale : « Ces gens sont des bandits ! » s’insurge-t-il encore aujourd’hui. « Ils se disent musulmans, mais ils ne sont pas de vrais musulmans, ce sont des imposteurs ! »

Le ton véhément et les dénonciations claires de Haïdara s’inscrivent dans une lutte qui se déroule au Mali, comme dans d’autres endroits du globe, entre deux visions de l’islam : l’une que l’on pourrait qualifier de rigoriste, parfois fondamentaliste, et une autre plus tolérante et qui se veut compatible avec des institutions démocratiques laïques. Le Mali est le théâtre d’un tel affrontement depuis des années, avec un avantage gagné progressivement par le camp rigoriste, que l’on nomme sur place « wahhabite » du nom de ses inspirateurs saoudiens. Or, et c’est l’un des rares points positifs de la crise malienne, la confrontation des deux visions de l’islam, à la fois dans le nord du pays occupé par les islamistes, et aussi dans le sud qui a fait son examen de conscience, a permis de renforcer les idéaux de tolérance et de laïcité dans un pays à 90 % musulman.

C’est le genre de dicton que tout le monde répète, et pas seulement au Mali : « Grattez sous le musulman, le catholique ou le protestant, et vous trouverez un animiste ou un fétichiste ! » Cela est d’autant plus vrai que le pays possède une riche histoire islamique où, contrairement à d’autres nations africaines, l’islam n’est pas qu’une religion « d’importation » : elle s’est imbriquée durant des siècles dans les cultures et les traditions locales. Mais depuis les années 1960, le wahhabisme, cette relecture orthodoxe et minoritaire du Coran, est venu s’ajouter à cet islam malien. « Il est arrivé par le commerce avec l’Arabie saoudite », raconte Violet Diallo, une Britannique qui vit depuis trente ans au Mali. « À une époque où il y avait peu de marchandises étrangères dans le pays, des commerçants se sont mis en lien avec des grossistes saoudiens. Ils ont prospéré et, en raison de leurs nombreux voyages dans le Golfe, se sont mis à adopter l’islam wahhabite et ses obligations : femmes voilées, prière cinq fois par jour, etc. Ces commerçants sont devenus un modèle de réussite envié, d’autant qu’ils venaient généralement des classes populaires. Du coup, la motivation économique a favorisé la conversion au wahhabisme. »

Les ambiguïtés des wahhabites

Ajoutons à cela que, dans un pays pauvre comme le Mali, l’investissement de millions de pétrodollars a permis aux Saoudiens de se construire une bonne image à moindre coût (l’un des deux ponts sur le Niger au centre de Bamako porte le nom du roi Fahd, son financier), et de bâtir de nombreuses mosquées. Au cours de ces décennies, le courant wahhabite, pourtant minoritaire dans la société, a su s’organiser au point de dominer très largement le Haut Conseil islamique malien (HCIM), principale institution représentative des croyants.

« Les wahhabites sont des gens assez intelligents, qui ont toujours intégré une dimension politique dans leur action », affirme un diplomate malien, qui rappelle la proximité de son pays avec le Maghreb et les courants d’islam politique qui y prospèrent. Cherif Haïdara, qui occupe une position minoritaire au sein du Haut Conseil islamique en tant que représentant de l’islam malékite, ne cache pas ses sentiments : « Les wahhabites veulent le pouvoir. Ils ont de l’argent et sont prêts à tuer des gens pour y parvenir. Ils se moquent de l’humanité. Dans un pays pauvre comme le Mali, si tu veux aider les gens tu les nourris, tu ne construis pas des mosquées ! »

Lorsque les groupes islamistes ont pris le contrôle du nord du Mali et imposé leur version de la charia (exécutions, amputations, interdiction de la musique, obligation pour les femmes de porter le voile…), le HCIM a beaucoup tardé à les condamner, préférant d’abord jouer un rôle de médiateur, allant même jusqu’à proposer un « atelier sur les conditions d’application raisonnable de la charia ». Ce n’est que sous la pression de gens comme Haïdara et de centaines de milliers de musulmans maliens outrés par ce qu’ils voyaient et entendaient que les wahhabites majoritaires au HCIM se sont désolidarisés des groupes islamistes.

 

El-Hadj Mody Sylla : «Le Mali est un pays laïque. Nous sommes favorables à un islam ouvert et tolérant.»El-Hadj Mody Sylla : «Le Mali est un pays laïque. Nous sommes favorables à un islam ouvert et tolérant.»© Thomas Cantaloube


Cette querelle entre leaders religieux et l’occupation du Nord ont laissé des traces. « Ce qui s’est passé au Nord a beaucoup joué contre le HCIM et le courant wahhabite », estime le politologue Mahamadou Diawara. « D’ailleurs, ils se sont mis en retrait depuis. » Et lorsqu’on va interroger El-Hadj Mody Sylla, le premier vice-président du HCIM, un voyagiste débonnaire de 82 ans, celui-ci se montre très circonspect dans ses réponses, comme s’il craignait de raviver les tensions : « Le Mali est un pays laïque. Nous sommes favorables à un islam ouvert et tolérant. » Cette déclaration est désormais la ligne officielle de tous les dirigeants religieux, plus conforme à l’état d’esprit de la majorité des Maliens. Même le ministère des affaires religieuses, créé l’an passé sous l’impulsion du HCIM et confié à l’un de ses représentants, contient, dans son intitulé de mission, la « lutte contre la radicalisation ».

Malgré ce retour à des positions modérées de la part de ceux qui ont prêché un islam plus radical pendant des années, des observateurs restent méfiants. Comme cette diplomate occidentale qui demeure inquiète : « La violence dans le Nord a été rejetée par les gens du Nord eux-mêmes, mais on peut aussi se demander si cela n’a pas provoqué une désensibilisation des gens qui peut, en retour, produire plus de radicalisation. » Car, ajoute-t-elle, « l’explosion démographique de la jeunesse, le manque d’emplois, la mauvaise qualité de l’éducation associés à la capacité des groupes terroristes de distribuer beaucoup d’argent pour s’attacher des fidélités, continuent de représenter une menace de radicalisation pour l’avenir ».

Il n’y a pas beaucoup d’optimisme à dénicher dans ces douze mois de crise malienne qui se sont conclus par une intervention militaire de l’ancienne puissance coloniale. Sauf, peut-être, sur cette question de la place de la religion. Confrontés à l’extrémisme et aux positions ambiguës de certains leaders religieux, les Maliens ont, dans leur immense majorité, choisi de suivre la voie de leurs racines, celles d’une culture d’ouverture et de tolérance.

 

Sources Mediapart

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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