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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 12:47

De notre envoyé spécial à Bamako

Une lecture de la presse à Bamako début mars donne une bonne idée des préoccupations locales : les unes des quotidiens sont quasi exclusivement consacrées aux différentes manœuvres politiques préparatoires à l'élection présidentielle de juillet : déclarations de candidatures, manœuvres internes de succession dans les différents partis, soutien des uns aux autres, etc. La guerre dans le Nord, menée par les soldats tchadiens et français, est, elle, reléguée à des titres de bas de page. La presse malienne n’a certes jamais été très pertinente, étant le reflet d’une « société civile instrumentalisée et politisée » selon plusieurs intellectuels maliens. Mais elle renvoie néanmoins l’image d’une classe dirigeante toute tournée vers ses petits égoïsmes. Cette élite, justement, qui a présidé à l’effondrement du pays en 2012.

Lorsque le capitaine Amadou Haya Sanogo est apparu à la télévision le 22 mars 2012 pour annoncer la suspension de la Constitution, la fermeture des frontières et un couvre-feu, dans un pays qui venait de fêter ses vingt ans d’une démocratie que les Occidentaux considéraient comme « modèle », il n’a curieusement pas été si mal accueilli par une large frange de la population malienne. Chose plus surprenante, les jeunes diplômés, les militants anti-corruption et les réformateurs de tous acabits, des gens que l’on classerait à gauche dans la plupart des pays occidentaux, se sont pour la plupart félicités de ce coup d’État militaire, en parlant, comme un jeune entrepreneur, d’une « bouffée d’air frais ».

Amadou Bocar Teguete : « Il n’y a pas d’effet sans cause. En vingt ans de démocratie, quels sont nos acquis ? »Amadou Bocar Teguete : « Il n’y a pas d’effet sans cause. En vingt ans de démocratie, quels sont nos acquis ? »© Thomas Cantaloube


« Le Mali était un État gangrené » ; « C’était une démocratie Potemkine » ; « Une démocratie d’apparence et sans substance », tels sont les qualificatifs peu amènes aujourd’hui utilisés par les diplomates étrangers et les intellectuels maliens. Il aurait certes été intéressant de le dire publiquement avant la crise, mais la question est aujourd’hui celle de l’avenir, après le triple électrochoc subi par le Mali : perte de la moitié de son territoire, coup d’État, intervention militaire française.

Doté aujourd’hui d’un gouvernement de transition civil et à nouveau souverain sur la quasi-totalité de la nation grâce à Paris, le pays s’achemine vers des élections présidentielles pour le mois de juillet. Et personne ne semble penser que cela soit une bonne nouvelle dans le contexte de naufrage politique qui prévaut à Bamako.

« Si les élections se passent bien, cela signifie que l’on n’aura rien réglé ! » constate amèrement un haut fonctionnaire de l’Union européenne, qui va participer au financement de ce scrutin. « Car cela voudra dire que l’ancienne classe politique qui était autour d’Amadou Toumani Touré (NDLR : le président déchu par le coup d’État qui était à la tête du pays depuis 2002) revient au pouvoir. » « Et pourtant, il nous faut cette élection », ajoute-t-il un brin défaitiste.

Depuis le coup d’État de mars 2012, le Mali n’a plus de gouvernement légitime. Cela pose problème aux pays occidentaux, à la fois en terme d’assistance (les États-Unis par exemple ne peuvent pas légalement aider un gouvernement issu d’un putsch), mais aussi par rapport à la viabilité des décisions prises par ledit gouvernement. « Les institutions qui sont légales aujourd’hui ne sont pas légitimes, et celles qui sont légitimes ne sont pas légales », juge un ancien ministre malien qui se dit réformateur.

Début janvier, une délégation de six ambassadeurs à Bamako (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Canada, Danemark et Suède) a été voir le président par intérim Dioncounda Traoré pour demander que des élections présidentielles aient lieu rapidement. Dans les jours qui ont suivi, ce dernier a validé une feuille de route qui traînait depuis des mois, fixant la date du scrutin. Mais pour la plupart des analystes, cette échéance arrive trop tôt. Non seulement parce que le nord du pays, qui vient d’être libéré, ne semble pas en état de voter : plusieurs centaines de milliers de personnes sont déplacées ou réfugiées dans les pays voisins, et les bâtiments publics sont saccagés. Mais aussi et surtout parce qu’organiser un scrutin présidentiel dans quelques mois ne permettra pas aux nouvelles têtes dont le Mali a tant besoin d’émerger.

«Ils savent que s’ils perdent leurs postes au gouvernement, ils risquent d’aller en prison !»

« Ceux qui sont en place ont tout intérêt à ce que les élections se déroulent le plus vite possible », estime le politologue Mahamadou Diawara. Car ils bénéficient de la notoriété et d’une assise politique – pour ne pas dire un réseau clientéliste – que les nouvelles têtes politiques qui commencent à surgir n’ont pas. « Tout le monde au Mali a bien compris qu’on ne pouvait plus continuer comme avant et qu’il faut du changement. Même les gouvernants actuels ont compris cela, mais est-ce eux qui vont impulser le changement ? C’est peu probable », répond Diawara.

L’anthropologue Birama Diakon va plus loin : « Il faudrait que ceux qui nous ont gouvernés pendant deux décennies se disent : “20 ans, ça suffit, on se retire !” Mais ils savent que s’ils perdent leurs postes au gouvernement, ils risquent d’aller en prison ! C’est pour cela que nous assistons aujourd’hui à la formation d’une coalition de tous ceux qui veulent sauver leur tête… »

Au sein de l’Adema, le parti dominant depuis 20 ans, il y a actuellement une vingtaine de postulants qui s’affrontent pour être désignés candidat à l’élection présidentielle. Et ceux qui savent d’ores et déjà qu’ils ne seront pas sélectionnés s’en vont pour créer leur propre parti. « Ces gens ne se battent pas pour des idées ou pour une vision du Mali, mais pour défendre leur propre position, leur propre intérêt », juge un diplomate occidental. « C’est assez désespérant. »

Moussa Mara : « Nous sommes un pays où la gérontocratie est très forte »Moussa Mara : « Nous sommes un pays où la gérontocratie est très forte »© Thomas Cantaloube


Un mardi matin de mars, dans son bureau éclairé au néon de maire de la Commune IV de Bamako, Moussa Mara reçoit ses administrés pour entendre leurs problèmes et essayer de les résoudre. À 38 ans, il fait figure de benjamin de la politique malienne et c’est sans doute la raison pour laquelle il est fréquemment cité comme une des incarnations de la « nouvelle génération » de dirigeants que de nombreux Maliens appellent de leurs vœux. « Nous sommes un pays où la gérontocratie est très forte », s’amuse-t-il, sachant que c’est le principal obstacle qu’il doit surmonter. Éduqué en France (comme expert-comptable), cela fait dix ans qu’il est entré en politique au niveau local. Mais il entend désormais passer à l’étape supérieure en se présentant à la présidentielle.

Outre le bilan de la gestion de sa commune, il s’appuie sur une qualité rare au Mali pour défendre sa candidature : Moussa Mara écrit régulièrement, des livres (téléchargeables gratuitement sur son site internet) mais aussi des tribunes et des textes de conférences. « Je suis un des seuls politiques qui expose ses idées dans des textes. Je trouve que c’est la moindre des choses pour un homme public, mais au Mali on choisit trop souvent les candidats sur qui ils sont et sur ce qu’ils ont… » 

Sa « marque de fabrique », comme il dit, c’est « la gouvernance, la façon d’interagir avec les citoyens ». « On ne va pas se démarquer sur la politique économique, il faut être réaliste, nous sommes un pays pauvre et nous n’avons aucune marge de manœuvre », assène-t-il. « Il nous faut travailler à résorber ce fossé entre la population et des élites dirigeantes prédatrices, corrompues et incompétentes. »

 

«Le mal est le meilleur professeur de l’Homme. Car le mal te pousse à te corriger»

Malgré sa fraîcheur et son discours bienvenus dans un contexte où tous les Maliens disent qu’ils veulent « le changement », Moussa Mara a-t-il des chances ? Fort peu, selon tous les observateurs qui prédisent l’élection d’une personnalité qui aura servi durant ces vingt dernières années dans une position ou une autre. Au moins trois des ambassadeurs occidentaux qui ont poussé à une présidentielle rapide estiment que ce scrutin débouchera au mieux sur un nouveau « gouvernement de transition ».

« Il ne faut pas se leurrer », appuie l’un d’eux, le candidat qui sera élu sera un président de transition, mais il sera un président légitime. On s’engage dans une phase de reconstruction qui sera aussi une phase de transition. J’espère que cette période permettra le renouvellement de la classe politique. » 

Moumouni Soumano : « Ce qui est arrivé au Mali n’est pas spécifique au Mali »Moumouni Soumano : « Ce qui est arrivé au Mali n’est pas spécifique au Mali »© Thomas Cantaloube

Le Mali demeure l’un des pays les plus pauvres du monde. Il est enclavé, immense et en partie désertique. Ses ressources naturelles sont rares ou inexploitées. Un courant séparatiste existe depuis des décennies et l’influence grandissante d’un islam fondamentaliste est une réalité. Ses dirigeants politiques ne se sont pas montrés à la hauteur des enjeux, préférant se servir du pays plutôt que de le servir. Pour autant, personne ne perçoit ce qui est arrivé au Mali comme une calamité distinctive.

« Ce qui est arrivé au Mali n’est pas spécifique au Mali : les faiblesses du processus démocratique sont les mêmes, voire pires, au Burkina Faso, au Niger, au Sénégal ou au Tchad », analyse le politologue Moumouni Soumano. Tous sont des pays sans réelle opposition ou en tout cas sans partage du pouvoir, avec des législatures croupions, une société civile (associations, syndicats, médias) faible ou manipulée, des institutions corrompues alors qu’elles devraient donner l’exemple (police, armée, justice), et un président qui cumule tous les pouvoirs, dont celui de nomination qui lui assure des fidélités. « Il faut que les populations ne perçoivent plus le président de la République comme Dieu sur terre », conclut Soumano.

Ce serait déjà un bon début. « Il n’y a pas d’effet sans cause. En vingt ans de démocratie, quels sont nos acquis ? » soupire Amadou Bocar Teguete, le vice-président de la Commission nationale des droits de l’homme, qui préfère ne pas répondre à sa propre question. Mais comme il est optimiste, il cite un proverbe bambara, qu’il traduit dans la foulée : « Le mal est le meilleur professeur de l’homme. Car le mal te pousse à te corriger. »

 

Sources : Mediapart

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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