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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 11:04

De notre envoyé spécial à Bamako

Affalé dans sa chaise en plastique, confortablement installé à l’ombre du mur de sa maison, Arounata Diallo occupe ses journées à discuter. À 87 ans, malgré une audition un peu défaillante, il a des souvenirs et des expériences à partager. Selon ses voisins, il est le doyen de ce quartier du centre-ville de Bamako situé entre la gare et le musée. Quand on se penche pour lui demander son avis sur la crise que traverse son pays, il n’hésite pas un instant : « Je suis né en 1925 et sur mon acte de naissance, il est inscrit “Liberté, Égalité, Fraternité”. Avant, les Soudanais étaient les premiers, les bons élèves, les modèles, aujourd’hui les Maliens sont les derniers en tout (NDLR : le Mali s’est appelé le Soudan français jusqu’en 1960). Après le départ de la France, les pillards sont arrivés ! Nos dirigeants sont tous des brigands ! »

Parmi les Maliens de la génération d’Arounata Diallo, cette « nostalgie coloniale » est très répandue. Que ces anciens se souviennent avec bienveillance d’une métropole qui construisait des infrastructures, éduquait les gens et imposait un semblant de bonne gouvernance, et que s’effacent dans les brumes de leur mémoire la servitude, l’infantilisation et le racisme est une chose. Mais que des plus jeunes, parfois des bien plus jeunes, se tournent aujourd’hui vers l’ancienne puissance coloniale avec des espoirs et des attentes parfois irréalistes est bien plus troublant. Surtout si l’on considère que le Mali s’était éloigné de la France ces dernières décennies (voir la série publiée en 2009 par Mediapart, « Le Mali, tout un monde sans la France »).

Il n’y a aucun doute possible : l’intervention armée de la France au Mali le 11 janvier 2013 a radicalement changé la donne des relations entre les deux pays. À Bamako, lors d’une centaine de rencontres début mars, fortuites ou organisées, avec toutes les couches de la population et des Maliens de toute provenance, tout le monde salue sans exception la décision de Paris d’envoyer des soldats pour libérer le nord du pays et chasser les groupes armés islamistes.

Les drapeaux maliens et français sont fréquemment suspendus côte à côte dans la rue et sur les voitures, un certain nombre de futurs papas promettent que leur enfant s’appellera « Françoishollande », et des tissus sont en vente au grand marché de la capitale avec des imprimés qui saluent l’alliance franco-malienne sur fond de colombe et de visage du président français. Cela peut sembler folklorique, pourtant les sentiments sont là.

Mais comme toute relation, celle-ci fonctionne dans les deux sens. Et quand l’ancienne puissance coloniale, même si elle est accueillie à bras ouverts, sauve la mise et remet les bottes sur le sol de son ancienne tutelle, les choses ne sont forcément pas simples. Ou pour écrire les choses crûment : la France possède-t-elle aujourd’hui un mandat néo-colonial pour remettre le pays sur pied ?

Après avoir restauré l’intégrité territoriale du pays, Paris doit-il s’assurer que le Mali ne retombe pas dans la fosse des États en faillite et, par conséquent, veiller à ce que les futures élections se déroulent correctement ? Que la sécurité soit garantie partout ? Que de nouvelles têtes émergent pour remplacer une classe politique vieillissante et corrompue ? Que la bonne gouvernance soit la priorité des priorités ? Que la question du Nord soit résolue une bonne fois pour toutes ?...

Car, tout le monde en est convaincu au Mali, qu’il s’agisse des Maliens eux-mêmes ou des observateurs étrangers, si des réformes sérieuses ne sont pas entreprises (politiques, administratives, militaires), ce qui s’est produit en 2012 – l’effondrement d’un État – se reproduira. Cinquante ans après les indépendances africaines, la crise au Mali est autant une adresse aux autres pays de la région (« Qu’avez-vous fait de votre indépendance ? ») qu’un défi à l’ex-puissance colonisatrice sur la manière dont elle entend aider le pays, et non pas en profiter ou le manipuler. François Hollande a promis de mettre fin à la Françafrique, comme tous ses prédécesseurs qui n’en ont rien fait. Il bénéficie d’une occasion en or de réinventer une autre politique vis-à-vis de l’Afrique francophone. Mais il risque également de se retrouver avec un pays à la dérive sur les bras, que Paris devra financer et soutenir pour les décennies à venir.

«La France a une responsabilité particulière. Il me paraît difficile que l’on se dérobe»

Dans son bureau dénudé du ministère du tourisme, où il conduit une mission sur le développement touristique du sud du pays – une tâche qu’il juge lui-même bien compliquée dans la situation actuelle –, l’anthropologue Birama Diakon en convient avec un mélange de tristesse et de résignation : « Cela me fait mal de dire cela, mais la France est obligée de mettre son nez dans les affaires maliennes. On est humiliés, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Même les Tchadiens nous donnent des leçons en se battant pour notre territoire. Le Mali sera un pays sous tutelle. Si ce n’est celle de la France, ce sera celle de l’Union européenne. »

Une expatriée européenne de longue date au Mali a récemment rendu visite à l’un de ses amis enseignant dans une école de quartier de Bamako. Ce dernier avait demandé à ses élèves de six ans de raconter ce qu’ils pensaient des Français. « La plupart liaient les Français à leur équipement : les chars, les missiles, les Rafale… », se souvient-elle. « Et l’un d’entre eux a eu cette phrase terrible de sens : “Les Français se déplacent en avion pendant que les Maliens sont à terre.” »

Arounata Diallo: « Je suis né en 1925 et sur mon acte de naissance, il est inscrit "Liberté, Egalité, Fraternité" »Arounata Diallo: « Je suis né en 1925 et sur mon acte de naissance, il est inscrit "Liberté, Egalité, Fraternité" »© Thomas Cantaloube

« Après tout ce que la France a fait, elle ne peut pas accepter que cela soit défait », poursuit Birama Diakon, qui accepte la sentence qu’un de ses amis lui a confiée : « On ne philosophe pas sur les intentions de son libérateur ! » De nombreux Maliens insistent aussi sur le « prix du sang » que paient les soldats français qui se battent dans le pays (cinq sont morts en opération depuis janvier) et estiment donc que Paris s’est trop engagé pour se retirer une fois les opérations militaires terminées. D’autres enfin évoquent la notion de « dette coloniale », qui aurait « obligé » moralement la France à intervenir pour sauver le Mali.

À toutes ces demandes et à ces remerciements qui sont autant de plaidoyers pour davantage de sollicitude, que répond la France ? Christian Rouyer, l’ambassadeur tricolore au Mali, ne cherche pas à camoufler ces enjeux : « La France a une responsabilité particulière. Il me paraît difficile que l’on se dérobe. » Mais à cela, il ajoute dans la foulée, comme l’ont déjà répété l’Élysée et le Quai d’Orsay : « Nous appelons de nos vœux une force de stabilisation des Nations unies qui prenne en charge à la fois la sécurité sur le terrain et la reconstruction de l’État malien. »

L’idée d’un face-à-face France-Mali ne réjouit en effet personne parmi les intellectuels ou les élites bamakoises qui sont conscientes du poids du passé. Le politologue Mahamadou Diawara rappelle opportunément que « dans la sous-région, c’est avec le Mali que la France a les relations les plus compliquées. Pour les Maliens, Modibo Keïta, le héros de la lutte pour l’indépendance, a chassé les Français et tous ses successeurs se sont placés dans son sillage. Moussa Traoré s’est opposé à Mitterrand, Alpha Oumar Konaré s’est opposé à Chirac et même Amadou Toumani Touré, qui était pourtant conciliant, s’est opposé à Sarkozy sur la question des visas. À un moment donné, tout chef d’État malien, et même africain, doit dire “Non !” à la France ».

Si les Maliens accueillent aujourd’hui avec enthousiasme l’immixtion française dans leurs affaires intérieures et extérieures, tout le monde, des deux côtés du Sahara, a bien conscience que ce mariage de raison n’est pas destiné à durer. Moussa Mara est un jeune politicien malien, maire d’une commune de Bamako et candidat à l’élection présidentielle prévue pour juillet. Éduqué en France mais investi au Mali, il fait partie d’une nouvelle génération d’élus que beaucoup d’observateurs espèrent voir occuper des postes de responsabilité afin de remplacer l’ancienne élite discréditée. Lui aussi pense qu’il faut « sortir du tête-à-tête avec la France. Pour les intérêts français, il vaudrait mieux que cela soit l’ONU qui prenne très vite les choses en main. Cela éviterait toutes les accusations d’influences coloniales 

Nous sommes indépendants officiellement, mais pas politiquement »

Mais voilà, comme le rappelle sans détour un ambassadeur européen en poste au Mali, « l’histoire des missions de l’ONU en Afrique n’est pas reluisante. De plus, les troupes de maintien de la paix ne sont pas faites pour des missions anti-terroristes ». Cette critique, assez fréquente de la part de ceux qui tirent le bilan des missions des Nations unies en République démocratique du Congo ou au Soudan, est immédiatement repoussée par l’ambassadeur de France à Bamako : « La situation au Mali n’est pas celle de la RDC ou du Rwanda. Il faut un mandat adapté au Mali. »

Ce qui signifie, en plus de soldats de maintien de la paix, un investissement considérable dans tous les domaines du pays qui se sont effondrés ou qui n’ont jamais vraiment fonctionné : politique, administration, armée, infrastructures, redéfinition des relations entre Nord et Sud du pays et même l’économie.

© Thomas Cantaloube

L’autre partenaire envisagé est l’Union européenne. Autant les États membres renâclent à fournir des soldats, y compris pour la mission de formation de l’armée malienne qui doit démarrer en avril, autant la délégation de l’Union européenne à Bamako a déjà commencé à débloquer des crédits qui avaient été gelés depuis le coup d’État de mars 2012. L’UE s’apprête également à fournir une « enveloppe d’appui budgétaire » en urgence de 225 millions d’euros pour rétablir les services de base de l’État. Sachant que plus de la moitié du budget du Mali provient de l’aide internationale, cette assistance est cruciale.

Mais, dans le même temps, toutes les nouvelles injections d’argent dans un système fonctionnant avec les mêmes personnes et les mêmes institutions risquent d’aboutir au même résultat : la corruption et le clientélisme que tout le monde dénonce depuis des années. Au-delà du ouï-dire et des histoires que tout le monde raconte mais peut difficilement prouver, le Mali est l’un des rares pays à avoir été pris la main dans le sac par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme suite à des détournements de fonds au sein du ministère de la santé. Un fonctionnaire a été traduit devant la justice, mais le ministre n’a pas été inquiété.

Comment aider le Mali aujourd’hui sans reproduire les erreurs du passé ? Comment pousser à la réforme de la gouvernance et au renouvellement de la classe politique sans donner le sentiment d’une mainmise néo-coloniale ? C’est la question qui est posée aujourd’hui à la France et à François Hollande spécifiquement, et sans doute prochainement à la communauté internationale. « J’ai bien peur que si les Français ne soutiennent pas l’idée qu’il faut faire du neuf dans le pays, on va tout glisser sous le tapis et, dans quatre à cinq ans, il se produira à nouveau une grave crise », confie Violet Diallo, une Anglo-Malienne qui travaille dans le développement au Mali depuis trente ans.

Comme en écho, le politologue Moumouni Soumano lui répond : « À tous ceux qui plaident pour la rupture, je leur réponds que nous sommes indépendants officiellement, mais pas politiquement : notre système politique, notre façon de penser, notre langue, notre République… tout cela vient de la France ! Il faut arrêter d’être hypocrite. Il faut admettre que nos destins sont liés. Ce qui ne doit pas nous empêcher d’inventer une nouvelle relation. »

A suivre

Sources Mediapart

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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