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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 21:09

Il habite à Bel Air, quartier très chic aux jardins luxuriants de Los Angeles, dans une grande maison de bois pleine de gravures animalières. Avec son imposant collier de barbe, ses 74 ans, il fait penser à un vieux prêcheur amish. L'homme en impose. Il faut dire que ce professeur de géographie de l'UCLA, la vénérable université de la "cité des anges", biologiste évolutionniste réputé, fait à nouveau parler de lui après l'échec du Sommet de la Terre, cet été, à Rio, où aucune mesure n'a été prise pour rendre notre planète plus durable.

Depuis, beaucoup se demandent si Jared Diamond n'a pas raison. Si l'humanité ne court pas au désastre écologique, danger contre lequel il nous a mis en garde dans son essai Effondrement (2005). Dans ce best-seller mondial, âprement discuté par l'élite scientifique, il montre comment, à plusieurs reprises, les destructions de notre environnement ont contribué à l'écroulement de sociétés. L'auteur va même jusqu'à parler d'"écocide" : le génocide écologique. Si certains critiquent son catastrophisme, Diamond donne des conférences dans le monde entier, appelant l'humanité à se ressaisir.

DURABILITÉ ET AUTODESTRUCTION

Le sommet de Rio a montré qu'avec la crise économique les exigences écologiques passent au second plan. On vient pourtant d'apprendre – un exemple parmi d'autres – que la banquise arctique risque de fondre avant 2020, que les glaciers du Groenland sont menacés, ce qui va accélérer encore le réchauffement et bouleverser la circulation des eaux océaniques. Sommes-nous entrés dans un des scénarios tragiques décrits par Jared Diamond dans Effondrement ? Il nous répond : "L'humanité est engagée dans une course entre deux attelages. L'attelage de la durabilité et celui de l'autodestruction. Aujourd'hui, les chevaux courent à peu près à la même vitesse, et personne ne sait qui va l'emporter. Mais nous saurons bien avant 2061, quand mes enfants auront atteint mon âge, qui est le gagnant."

Si Jared Diamond est tellement écouté, discuté et contesté, c'est parce qu'il a bouleversé le récit classique de l'histoire, à travers trois ouvrages colossaux dans lesquels il décrit en détail les rapports conflictuels qu'entretient l'humanité avec la nature depuis 13 000 ans. Avant Effondrement, il y a eu Le troisième chimpanzé(1992), qui décrit les premiers méfaits d'homo sapiens sur la nature et nous imagine un avenir difficile, et De l'inégalité parmi les sociétés (1998), qui montre comment la géographie favorise ou pénalise le développement de civilisations - cette somme lui a valu le prix Pulitzer.

Avec Diamond, il devient impossible de séparer l'aventure humaine de la géographie, de comprendre le développement et le déclin des sociétés sans tenir compte des ressources naturelles des pays, de leur exploitation et de leur dégradation. Ecoutons-le : "On ne peut s'imaginer pourquoi ce ne sont pas les Indiens d'Amérique du Nord qui ont conquis l'Europe avec des caravelles portant mousquets et canons ou pourquoi les Aborigènes australiens n'ont pas dominé l'Asie sans comparer les richesses agricoles de ces régions, les animaux qui y vivent, la lenteur avec laquelle s'est implantée l'agriculture, puis la pensée technicienne et la gestion des ressources."

L'EXEMPLE DU CROISSANT FERTILE

Jared Diamond se penche aussi sur le berceau de notre civilisation, ce fameux Croissant fertile (Iran, Irak, Syrie, Liban, Jordanie, etc.) où est apparue pour la première fois une société agricole, sédentaire, artisanale, outillée, bientôt urbaine. Pour lui, ce miracle a été possible pour trois raisons : "Le blé, l'orge, les pois chiches, les lentilles, le lin y poussaient à l'état sauvage, qui ont pu être cultivés, emmagasinés, et filés pour le lin. Cinq espèces d'animaux essentiels à l'alimentation, au transport et aux travaux agricoles vivaient là – les chiens, les moutons, les porcs, les bovins, le cheval. Enfin, de grands fleuves et la Méditerranée ont permis que leurs savoirs soient diffusés et perfectionnés."Diamond compare ensuite le croissant fertile avec l'Australie de la même époque : on n'y trouve aucun mammifère domesticable et juste une noix cultivable.

Le biologiste entend réfuter toute explication des inégalités humaines fondée sur une disparité génétique ou raciale au sein des populations. Pour lui, rejoignant les études de l'historien Fernand Braudel, seule la biogéographie et l'écologie scientifique permettent de comprendre les énormes différences dans la croissance des sociétés. Leur déclin aussi... Le Croissant fertile s'est dégradé quand l'homme a commencé à le déboiser pour construire des flottes de guerre, amenant une désertification irrémédiable.

Pour étayer ses analyses, Jared Diamond tient compte des mesures collectées par la paléoécologie (études des biotopes passés), la palynologie (collecte des pollens anciens), la dendrochronologie (datation par le bois), la stratigraphie, la paléoclimatologie, la géochimie et la paléogénétique afin d'étudier les rapports des populations à leurs terres, de comprendre si les cultures furent trop intensives ou durables. Il convoque aussi l'anthropologie médico-légale pour décrire quel était l'état de santé des gens riches et des pauvres, l'âge moyen, le travail des femmes, etc.

Il n'y a que lui pour vous expliquer que l'agriculture, dès son apparition, n'a pas eu que des conséquences favorables : "Des études paléo-alimentaires montrent que les chasseurs-cueilleurs d'avant l'agriculture étaient en meilleure santé et mieux nourris que les cultivateurs. Leur régime était plus varié en protéines et en vitamines, ils disposaient de plus de temps libre et ils dormaient beaucoup." Du reste, les populations se méfiaient de l'agriculture. Elle n'a été que lentement adoptée en Europe (un kilomètre par an) comme aux Etats-Unis (les Amérindiens de Californie s'y refusèrent jusqu'au XIXe siècle). Elle est synonyme, dès le début, de mauvaise nutrition, d'épidémies et de maladies parasitaires, du fait de la promiscuité et des eaux rejetées.

Ajoutons que l'agriculture a fait naître une stratification sociale entre la masse des paysans en mauvaise santé, où les femmes s'épuisent à enfanter et besogner (les lésions sur les squelettes et les momies l'attestent), et une élite peu productive qui gouverne (fonctionnaires, commerçants, princes, prêtres, chefs de guerre). Diamond commente : "Cette division perdure entre une élite mondiale en bonne santé, mangeant de la viande, profitant des ressources pétrolières et des terres des pays du Sud, et des paysans pauvres dont ils ont bien souvent détruit l'agriculture vivrière." Cette situation, note-t-il, se perpétue dans les pays du Sud, créant une insécurité alimentaire. Résultat : "Plus d'un milliard d'habitants vivent sous le seuil d'extrême pauvreté."

DES DIZAINES DE GÉNOCIDES

Pour l'Américain J. R. McNeill, de l'université de Georgetown, comme pour d'autres historiens, Diamond a bousculé les frontières de la discipline historique en l'associant au champ des sciences naturelles. L'intéressé confirme : "Je rapproche des sociétés passées et présentes en observant leur croissance comme leur fragilité et je m'intéresse à toutes les variables mesurables qui y contribuent. Je suis un historien comparatif sur le long terme."

Son constat fait peur : depuis l'âge de pierre, l'humanité n'a cessé de détruire d'autres espèces, dévastant peu à peu toute la biodiversité. Jared Diamond admire l'homme pour son génie inventif, mais il le voit aussi en massacreur :"Quand les hommes franchissent le détroit de Béring, 12 000 ans avant J. -C., et gagnent l'Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabre, les lions, les élans-stags, les ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes (des tatous d'une tonne), les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d'immenses troupeaux de bisons." Des animaux qui ont survécu à trois glaciations périssent : 73 % des grands mammifères d'Amérique du Nord, 85 % de ceux d'Amérique du Sud. "Ce fut la disparition animale la plus massive depuis celle des dinosaures, continue Jared Diamond.Ces bêtes n'avaient aucune expérience de la férocité d'homo sapiens. Ce fut leur malheur. Depuis, nous avons encore fait disparaître d'innombrables espèces."

Tuer en série, de façon concertée, les loups et les grands singes le font. Mais l'homme massacre dans des proportions inégalées. A toutes les époques, souvent pour des questions de territoire, mais aussi ethniques (racisme) et psychologiques (désignation d'un bouc émissaire, infériorisation de l'autre), l'homme a cherché à anéantir ses rivaux et les minorités. Des dizaines de génocides, combinant traques, massacres, épidémies, à plus ou moins grande échelle, ont eu lieu de tout temps, partout.

Si le génocide des juifs et des Tziganes reste dans les mémoires, n'oublions pas, précise-t-il, qu'il nous a peu appris : "On décompte depuis 1950 vingt épisodes de génocides, dont deux ont concerné plus d'un million de victimes (Bangladesh et Cambodge dans les années 1970), et quatre plus de 200 000 (Soudan et Indonésie dans les années 1960, Burundi et Ouganda dans les années 1970). Le génocide fait partie de notre héritage pré-humain et humain."

Sources : Lemonde.fr

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Published by Jean Louis ALONSO - dans HISTOIRE & GEOPOLITIQUE
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