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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 10:55

Après cinq mois de conflit en Libye, l’issue paraissait encore incertaine début août, malgré les efforts du Conseil national de transition (CNT) et les bombardements multiples des forces de l’Otan. Pourquoi la capitale libyenne est-elle tombée si vite? Que dire du rôle joué finalement par le CNT, sans direction exécutive depuis près de trois semaines, dans la libération du pays?

 

 

Entretien avec Alexandre Najjar, intellectuel libanais auteur de Anatomie d'un tyran, paru chez Sindbad/Actes Sud, et Patrick Haimzadeh, ancien officier de l'armée de l'air, spécialiste de la Libye et auteur de l'ouvrage Au cœur de la Libye deKadhafi.

La chute de Kadhafi vous a-t-elle surpris? Il y a quelques semaines, on présentait le mouvement rebelle à l'agonie...

Alexandre Najjar : Seule la rapidité de l'entrée dans Tripoli est surprenante. On savait qu'il y aurait des défections et qu'une partie de la population de la capitale attendait l'arrivée des rebelles pour se rebeller à son tour, mais le manque de résistance des forces pro-Kadhafi n'était pas prévu. Le CNT et l'Otan ne s'attendaient certainement pas à une percée aussi rapide. Cette situation est comparable à celle de l'Irak où les alliés ont avancé beaucoup plus vite que prévu. Les tyrans sont au fond des colosses aux pieds d'argile. Quand l'édifice se fissure, l'écroulement est rapide ! Cela dit, la bataille est loin d'être terminée, Syrte est un bastion majeur, et toute la famille du despote court toujours... Du reste, on craint la présence de missiles ou d'armes chimiques encore inutilisées.

Patrick Haimzadeh : L'entrée dans l'offensive de la tribu des Zintane a été déterminante. Cela a commencé au mois d'avril, donc bien après l'insurrection de Misrata. L'intelligence de cette tribu, c'est d'avoir veillé à recruter des gens dans les villes clés de la côte ouest, qu'ils ont amenés chez eux à Zintane, dans leur fief des montagnes, pour les instruire, les équiper et constituer des unités homogènes. Ils ont fait la même chose avec des habitants de la capitale, pour constituer ce qu'ils appellent les brigades de Tripoli. Tous ces gens sont retournés dans les villes, et ont respecté ce qui est d'usage en Libye, c'est-à-dire que les gens ne se battent que pour défendre leur village et leur région d'origine. A partir du moment où ces unités ont basculé dans le combat, il y a une dizaine de jours, tout a été très rapide. Tripoli s'est retrouvée isolée.

«Le CNT doit s'ouvrir à l'ouest et au sud»

Nicolas Sarkozy se targue aujourd'hui d'avoir mené à bout cette offensive qu'il avait contribué à initier. Reste que la plus grande opacité règne sur la manière dont l'Otan a géré cette guerre. Cette absence de transparence, comment l'expliquez-vous? Comment la percevez-vous?

 A.N. : Il fallait du courage et un brin d'aveuglement pour mener cette guerre. Sarkozy l'a menée, tant mieux, même si on ne peut oublier l'accueil en grande pompe qu'il avait réservé à Kadhafi à Paris. La manière dont cette guerre a été menée est certainement très opaque et les services secrets français, britanniques et américains ont joué un rôle essentiel qu'on ne peut clarifier dans l'immédiat. Le renseignement a été l'un des acteurs principaux de cette offensive : il a joué un rôle de préparation, notamment à Benghazi, d'entraînement, de recrutement, d'incitation aux défections, de collecte d'informations secrètes, de repérage, de ciblage, de guidage, de désinformation...  Il faudra du recul pour connaître toute la vérité sur cette guerre !

P.T. : J'étais tout à fait opposé à la campagne de bombardement qui a été menée depuis cinq mois. Il y a eu plus de 8000 missions de bombardement, qui se sont principalement concentrées sur les fronts de Brega et Misrata. Or ce n'est pas là qu'a été opérée la percée stratégique, faite à l'ouest, là où l'Otan et le CNT l'attendaient le moins. Ce que je disais depuis le début, c'est qu'il appartiendrait aux gens de l'ouest de se libérer par eux-mêmes, je n'attendais pas grand-chose de l'est pour faire la différence sur Tripoli. Nicolas Sarkozy et l'Otan ont dès le début mis en avant le CNT, qui sont les Libyens de l'insurrection originelle, et se trouvent aujourd'hui dépassés par les gens de l'ouest. Mais on peut dire aussi que les vainqueurs ont toujours raison, et que le choix de l'entrée en guerre très tôt de la part de l'Otan a fini par porter ses fruits, parce que la dictature a fini par tomber.

On parle peu du Qatar, mais son rôle dans ce conflit a été important...
 

A.N. : Certainement, les rebelles lui doivent beaucoup. Il a appuyé la révolution à tous les niveaux. Et la chaîne Al-Jazira a joué un rôle de propagande non négligeable pour monter la population contre le tyran et véhiculer des rumeurs pour déstabiliser son régime. Aujourd'hui même se tient une rencontre sous l'égide du Qatar pour assurer un fonds de soutien à la rébellion... Le Qatar est, en quelque sorte, la banque et le bras droit de l'Occident dans le monde arabe !

De même, on sait peu de choses aujourd'hui sur la composition et les réseaux d'influence du CNT. N'est-ce pas un motif d'inquiétude pour l'avenir de la Libye?

A.N.: Le CNT est formé de deux catégories de personnages : les convertis, dont certains sont contestés, et les opposants de la première heure. Mais il n'est pas sûr qu'il puisse régner sur les différents groupuscules qui forment la rébellion. Parmi ces groupuscules, il y a certainement des intégristes qu'il faudra dompter pour éviter les dérives. Le CNT en a-t-il les moyens ? La fausse arrestation de Seif Al-Islam et la fuite de son demi-frère prouvent bien que le CNT a encore beaucoup à faire pour mettre de l'ordre dans sa maison !

P.T. : Tout cela suscite plusieurs interrogations. Tout commence aujourd'hui, les ennemis d'hier vont devoir se réconcilier, il va falloir opérer un rééquilibrage entre l'est et l'ouest, car c'est l'ouest qui a obtenu militairement la victoire, alors qu'au point de vue politique, c'est l'est qui est surreprésenté dans le CNT. Qu'en sera-t-il également des chefs des régions du sud, qui ne se sont pas soulevés, et pour certains même, se sont battus aux côtés de Kadhafi ? Qu'en est-il de Kadhafi lui-même? Sa capture revêt une importante valeur symbolique. Pour durer, le CNT va devoir s'ouvrir à d'autres composantes de la population libyenne, car ils ne sont plus représentatifs de l'insurrection. Depuis le 8 août, ils n'ont d'ailleurs pas réussi à recréer un conseil exécutif. Cela montre bien les défis qui attendent maintenant les Libyens dans la phase de transition à venir.

 

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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