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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 20:46

Près de 200.000 personnes auraient fui la Libye en quelques jours, en direction de la Tunisie, de l'Égypte, de l'Algérie et du Niger. Le passage principal se fait à Ras Jedir, à la frontière tunisienne, où des camps ont été dressés pour accueillir les réfugiés en attente d'évacuation dans leur pays d'origine. Tentes, repas, soins: la logistique humanitaire s'est mise en place(lire ici notre reportage)

 

Mediapart a demandé à l'anthropologue Michel Agier, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et membre de l'Institut de recherche pour le développement (UMR 194), d'analyser la situation à la lumière des enquêtes de terrain qu'il mène depuis dix ans sur les réfugiés dans le monde.Michel Agier est l'auteur de Gérer les indésirables, des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire (Flammarion, 2008) et du Couloir des exilés, être étranger dans un monde commun(Éditions du croquant, 2011).

 

Comment s'organise l'aide humanitaire sur place, notamment à Ras Jedir où sont rassemblés de dizaines de milliers d'exilés et plusieurs structures internationales?

Les autorités tunisiennes ont tout de suite pris les devants, en ouvrant leur frontière et en se montrant accueillantes, pas seulement à l'égard de leurs ressortissants, mais aussi envers les Égyptiens et les quelques Subsahariens qui ont réussi à passer. Le Croissant-Rouge tunisien s'est rapidement investi. D'après les témoignages, les responsables locaux ont aussi pu s'appuyer sur une forte solidarité locale, qui a permis la mobilisation des communes aux alentours, des comités de la révolution créés à l'occasion de la chute du régime de Ben Ali, et plus généralement, de la population. Par exemple, des gymnases ont été mis à disposition, de même que des complexes hôteliers. Les frontières ont, certes, été bloquées à certains moments, en raison de l'afflux des réfugiés, mais globalement, les autorités ont apporté la preuve de leur hospitalité. Je suis admiratif de la manière dont les choses se déroulent, on voit bien qu’il y a une solidarité de la société civile et des autorités politiques et administratives, un moment politique qui lie la démocratie dans le pays et la solidarité envers les autres. Donc, si l’on essaie de suivre au plus près comment le dispositif se met en place, on voit bien qu’il y a saturation ces jours-ci mais le dispositif est saturé en tant qu’il est local, et cela rend nécessaire cet appel à l’aide internationale, et notamment au Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR) et à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Pour l’instant, c’est un changement d’échelle. Quand les États occidentaux interviennent pour organiser des ponts aériens et maritimes, c’est à la demande des autorités locales, ils sont en face d’un interlocuteur politique et pas en face d’une pure victime sur un théâtre humanitaire.

Peut-on parler de crise humanitaire?

La situation se transforme rapidement. Mais, pour l’instant, par rapport à d’autres contextes d’intervention humanitaire dans le monde, disons depuis la fin de la guerre froide, par rapport aux déplacements de population provoqués par les conflits d’Angola jusqu’en 2002, de l’Afrique des Grands Lacs dans les années 1990, de la Mano River (Liberia-Sierra Leone) entre 1990 et 2004, par comparaison on ne peut pas du tout parler de crise ni de catastrophe humanitaire. Il est intéressant de voir que les mots, comme les chiffres annoncés de victimes, ici les personnes déplacées par le conflit, grimpent plus vite que la réalité… Là, dans le cas des personnes fuyant la Libye, on ne constate pas de famine, les réfugiés pour l’instant au moins ne sont pas massivement bloqués puisque des évacuations ont lieu, même si c’est au compte-gouttes. Ils sont nombreux mais cela n’a rien à voir avec certaines expériences humanitaires dans les régions que je viens de mentionner, où l’on trouve des dizaines et des dizaines de camps de réfugiés ou de déplacés internes atteignant voire dépassant les 100.000 résidents, et c’est encore le cas au Kenya, au Soudan ou en Afghanistan. La question cruciale est celle de la durée. Au-delà de quelques semaines, si on ne correspond pas à cette solidarité qui se manifeste sur place, la situation peut basculer d’une phase de secours, actuelle, à une installation durable, à une organisation lourde et durable de traitement de victimes comme problème en soi, humanitaire, avec les situations d’encampement qui accompagnent un peu partout ce traitement à part, et finalement la mise en place d’une forme de gouvernement humanitaire des indésirables, difficile à enrayer parce que cela fait un peu partie déjà des manières de faire de la communauté internationale comme je l’ai montré à partir de plusieurs cas africains. 

Est-ce que cela ressemble au schéma classique d'intervention en cas de déplacements massifs de population?

La spécificité de l’intervention actuelle est d’être contrôlée par les autorités locales administratives, sanitaires et politiques. C’est très important car cela empêche la grosse machinerie de l’ingérence humanitaire, comme cela a été le cas à Haïti, après le séisme, où ont débarqué plus de 10.000 militaires suivis par des bataillons d’humanitaires. On évite le syndrome haïtien, on évite l’invasion militaro-humanitaire, alors qu’au cours des deux dernières décennies, la tendance a été à la mise en place progressive de ce gouvernement humanitaire imposant sa puissance au-dessus de la souveraineté des États. Cette fois-ci, on est dans un cas de figure très différent, qui pourrait ressembler à la manière dont un pays émergent comme l’Inde a géré les conséquences du tsunami: refus d’une aide internationale imposée et envahissante, mais acceptation de soutiens ponctuels en fonction de demandes précises. On va voir si les pays occidentaux et les organisations internationales vont être capables de dialoguer avec les autorités locales et régionales, sans chercher à prendre le dessus, sans chercher à les dominer. Il est intéressant de penser qu’il peut y avoir de la reconnaissance politique à cette occasion, une reconnaissance qui serait un bénéfice pour le mouvement humanitaire aussi puisque le moment actuel, celui du secours, est bien celui où se met à l’épreuve la légitimité de ces organisations, la justification de leurs budgets, de leur capacité d’accomplir cette solidarité déléguée qu’on leur attribue. 

Plutôt que de se montrer dominants, les Européens apparaissent surtout en retrait aujourd'hui...

On observe effectivement un sérieux retard à l’allumage de l’Union européenne et des États membres qui ont échoué à parler d’une seule voix. Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy ont donné le la en commençant par agiter la menace de l’invasion, afin de justifier leur politique migratoire sécuritaire. L’intervention télévisée du chef de l’État français du 27 février est à cet égard saisissante. Il déploie sa rhétorique de la peur, mâtinée d’un petit surplus humanitaire en annonçant l’envoi de deux avions français, une annonce d’ailleurs qui ne correspondait à aucune demande et qui a fait que les avions en question ont disparu dans un flou d’informations contradictoires les jours suivants. Son discours apparaît complètement déconnecté de ce qui se passe. Il refuse de reconnaître l’importance politique de ce qui se joue dans le monde arabe. Il refuse de reconnaître ses interlocuteurs du Maghreb comme des sujets politiques. Ce sont au mieux des victimes, au pire des agresseurs, à l’origine de flux migratoires supposés incontrôlables. L’Espagnol José Luis Rodriguez Zapatero est l’un des seuls dirigeants européens à avoir pris la mesure de l’événement. À la différence de Nicolas Sarkozy, il ne s’est pas montré alarmiste sur les questions d’immigration et il est apparu solidaire, en étant le premier à se rendre en Tunisie pour saluer la nouvelle donne politique. 

Pour l'instant, les départs depuis les côtes tunisiennes vers l'Union européenne sont rares. À qui profite la polémique sur les chiffres?

Ce genre de situation est toujours le théâtre de batailles de chiffres. Les organisations onusiennes, intergouvernementales ou associatives, comme le HCR, l’OMI et le CICR sont en général tentées de surjouer le drame pour obtenir des financements des États. Pourtant, dans le cas présent, ils sont dépassés par le crescendo qu’on a vu en Europe jusqu’à 1,5 million de réfugiés prêts à traverser la Méditerranée. Cela sous couvert de l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex, car c’est l’occasion pour cette structure technocratique de montrer qu’elle est indispensable et de se renforcer encore dans la configuration actuelle. Des responsables politiques comme Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi ont besoin de ces extrapolations pour alimenter leur rhétorique de la peur. Mais la réalité, il faut le rappeler, est tout autre. Les mouvements que nous observons sont principalement orientés Sud-Sud. En cas de conflits, les réfugiés se dirigent en priorité vers les pays voisins. Vu la géographie des guerres, ce sont toujours les États les plus pauvres qui accueillent le plus grand nombre de personnes déplacées. Ce qui plaide pour une plus grande hospitalité des États du Nord, et notamment européen. 

Sources : http://www.mediapart.fr/journal/international/040311/aide-aux-refugies-ne-peut-pas-parler-de-crise-ni-de-catastrophe-humanit?page_article=2

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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