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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 11:42

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Tchad: récit de nos deux jours de guerre

Mercredi 30, 19h00, nous recevons le premier message de l’ambassade avec pour consigne de ne pas sortir ce soir, nous avons déjà reçu cette consigne à d’autres occasions (Arche de Zoë) et nous ne nous alertons pas particulièrement.

Jeudi 31, 6h00, deuxième SMS qui nous apprend que l’école française Montaigne est fermée. Elle est considérée comme la vitrine de la France. Sa fermeture fait effet boule de neige: les autres écoles tchadiennes ferment à leur tour. Nous ne sommes toujours pas alertés, nous rattrapons du travail en retard et jardinons même… On surveille quand même les sms de l’ambassade, celui de 17h00 nous alerte un peu plus. Nous recevons surtout l’appel d’un collègue de l’ambassade nous avertissant officieusement d’une possible attaque.

A proximité de la présidence, des tanks déployés

Nous décidons de quitter notre maison excentrée pour rejoindre l’immeuble des Volontaires dans le centre. Alors que dans notre quartier sudiste, la vie continue à l’ordinaire, dès que nous arrivons à proximité de la présidence, nous constatons la
présence de nombreux tanks dispersés autour. Vers 20h00 des radios sont distribuées aux chefs d’îlots en prévision de la coupure des réseaux de communication attendue dans ces circonstances et qui a finalement lieu à 1h00 du matin.

Pendant toute la nuit, des hélicoptères survolent la ville et les tanks continuent à manœuvrer. Vendredi matin, on se dépêche de courir au ravitaillement malgré les consignes de l’ambassade de ne pas bouger. La situation nous semble calme.

Vers 14h00, nous recevons un message radio du consul, qui nous demande de quitter l’immeuble trop proche de la présidence pour rejoindre le point de
ralliement du Béguinage, concession de villas des fonctionnaires français auprès des ministères.

Sur place, les militaires français se mettent en place, le chef d’îlot auquel nous devons nous présenter s’étonne de notre présence, nous arrivons à 13 avec en plus 3 non Français (deux Sénégalais et un Malien). Il dit pouvoir nous nourrir ce
soir, mais si la situation dure nous devrons nous débrouiller. Des familles plus chaleureuses nous offrent repas et accueil.

La soirée se déroule dans une ambiance de cuisine collective, même si nous savons que nous sommes en phase d’alerte niveau 3. A une heure du matin, les militaires nous réveillent pour nous apprendre que nous sommes en phase 4 (niveau 4), la plus élevée. Ils ont replié leurs lits et rangé leur campement, un peu plus tard, on doit mettre nos valises et sacs dehors et se tenir prêts à être évacués.

L'ordre d'évacuation

Tous les Français sont appelés à rejoindre les points de ralliement. Nous sommes recensés. Un responsable est désigné par maison. Il doit se présenter à la réunion de 6h00. Nous y apprenons qu’il y aura évacuation à partir de 17h00. L’envoyée du MAE doit passer dans toutes les maisons, mais à peine la réunion finie, tout le monde lui saute dessus. Il n’y a plus d’organisation, priorité à la plus grande gueule pour s’inscrire sur les listes de départ.

Puis, soudain, on nous demande de rejoindre les maisons, il est 7h00, les bombardements se rapprochent. Message radio pour qu’on se tienne allongés dans les couloirs jusqu’à ce qu’un militaire vienne nous chercher. La maison que nous occupons est trop exposée, nous courrons accroupis pour rejoindre une autre maison plus éloignée des murs d’enceinte.

Il y a déjà une vingtaine de personne couchées à terre dans la maison, dont une famille de quatre enfants. L’aînée a 8 ans, le plus petit est au sein de sa mère. Nous restons couchés jusqu’à 17 heures, moment où les tirs s’espacent. Les gens se lèvent, râlent pour rejoindre leurs maisons, cela nous parait du caprice irresponsable. La nuit se prépare, on tente de se reposer.

A 1h du matin, un convoi de blindés français entre. Ils viennent d’évacuer le lycée français qui est à quelques mètres de nous et veulent finir de remplir les blindés, nous sommes maintenant 250 dans la résidence, 30 partent. Les blindés reviennent une demi-heure plus tard mais un véhicule a été touché par une roquette.

Nous montons dans les blindés, surpris par les gens qui se prennent en photo à l’intérieur, repassent les enregistrements des bombardements captés sur les téléphones portables. On s’échange les e-mail pour se faire passer les photos.

Nous sommes atterrés par cette mentalité de Space Mountain à la Guerre, certaines personnes sont paniquées, d’autres excitées… Les militaires sont patients, compréhensifs. Après le constat de l’état du véhicule touché, la situation est jugée trop risquée pour tenter une sortie, nous descendons des blindés et retournons dans les maisons. Des responsables du MAE et de l’ambassade passent nous expliquer la situation. Les tirs étant relativement sporadiques, nous restons calmes.

La colonne de blindés reste, sans doute un appui précieux pour les 30 militaires qui tiennent la résidence et qui n’ont pas été relayés depuis le vendredi matin. Dans la journée du samedi, les tirs étaient si proches que ce sont certainement eux qui ont tenu l’ANT, ou les rebelles ou les pillards à distance.

"Sourire pour Paris Match"

A 6 heures dimanche, les tirs reprennent, plus lointains. Vers 10 heures nous montons à nouveau dans les blindés. Avant de monter, la consigne donnée est les femmes et les enfants d’abord, mais dans les blindés la consigne n’est pas respectée, un homme se détourne pour ne pas descendre quand les militaires demandent de faire de la place aux familles et s’empresse de prendre un enfant sur ses genoux, le même qui, en plein bombardement, prenait des photos en nous demandant de "sourire pour Paris Match".

Tout le monde ne peut pas monter et nous abandonnons les bagages. Des tirs se rapprochent, les militaires sont tendus, rentrent la tête dans les blindés. Nous sommes survolés par des hélicoptères. Nous restons une heure dans les blindés où la température commence à monter. Les militaires nous incitent à nous hydrater.

Puis la colonne part à toute allure, le véhicule de tête rate un embranchement, toute la colonne doit reculer puis reprendre le bon chemin. Au bord de la route, nous apercevons vaguement des tanks et des militaires rebelles ou ANT qui nous regardent passer. Nous arrivons à la base militaire française Kosseï, surprise de découvrir qu’alors que tout le monde n’a pas pu monter des gens sortent des blindés des chiens dans leurs caisses.

Les blindés repartent chercher les dernières personnes et les bagages, quand nous recevons ceux-ci, qui ont passé la journée de la veille devant les maisons, ils ont des éclats de projectiles. Des gens demandent si les militaires vont rester garder les maisons. Cela nous semble le comble de l’égoïsme.

L’évacuation est qualifiée de volontaire, la plupart des AT (Assistants techniques auprès des ministres) s’excitent, demandent si cela veut dire rupture de contrat en cas de départ. Une rumeur allant dans ce sens circule et ils décident de rester de même que certains enseignants. Une personne haut placée qui décide de partir est culpabilisée par sa hiérarchie, une enseignante effrayée par la menace de rupture de contrat décide de rester malgré son état de choc manifeste et ses deux jeunes enfants.

Certains "excités de la guerre" l’encouragent, ce qui nous choque profondément. D’autant plus qu’à Roissy, un représentant de l’AEFE nous certifie que ce n’est pas le discours que eux tiennent. A la base militaire de Kossei, nous nous enregistrons pour le départ en Transal vers Libreville, décollage à 19h30 tous feux éteints.

Chercher des nouvelles, se reposer...

A Libreville nous sommes accueillis par le général et l’ambassadeur. Les ressortissants hors UE sont pris en charge par les services consulaires pour l’obtention de visa de 30 jours. Depuis Libreville l’avion d’Air France décolle à 3 heures du matin. Les gens sont hagards, fatigués. On atterrit à 9 heures en France, nous sommes pris en charge par la Croix Rouge,le Samu. le Secours catholique nous fournit des vêtements chauds. Nous sommes en effet nombreux en chaussures ouvertes, manches courtes, pantalon léger.

On nous délivre une sorte d’attestation de statut de rapatriés pour faire valoir des droits exceptionnels auprès des CPAM, CAF, Assedic etc… Nous rentrons chez nous éreintés, on cherche des nouvelles des uns des autres, on se repose…

Elhadji Malick Diagne et Manon Giacobbi

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Published by Jean Louis ALONSO - dans ACTUALITES
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