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30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 20:18

Non, le drame du Kenya n'a rien à voir avec celui du Rwanda

Manifestation de Kikuyus à Naivasha le 28 janvier (Peter Andrews/Reuters)

Lorsqu'on parle des violences post-électorales au Kenya, la tendance à faire un parallèle avec le génocide de 1994 au Rwanda est tentante. Or, les deux cas n'ont rien à voir même si, à première vue, ils se ressemblent. Certes, les massacres au Kenya présentent certains "ingrédients rwandais": gangs de jeunes hommes armés de machettes, gourdins et flèches empoisonnées.

De plus, à l'image de la Radio des Mille Collines à Kigali en 1994, les stations kenyanes qui émettent en langues locales attisent la haine: Kass FM pour les Kalenjins, Lake Victoria pour les Luos –l'ethnie de Raila Odinga, le chef de l'opposition Orange Democratic Mouvement (ODM) et candidat malheureux des élections du 27 décembre dernier- et celles des Kikuyu Kameme et Iroono, qui soutiennent le très contesté président Mwai Kibaki.

Les animateurs qui présentent des émissions où les auditeurs sont invités à intervenir par téléphone afin de donner leur avis, utilisent des métaphores obscures pour stigmatiser les autres ethnies et entretenir les tensions. On y fait allusion au "peuple du lait", c'est-à-dire les pasteurs Kalenjins, qui doivent enlever les "mauvaises herbes parmi nous", en l'occurrence, le Kikuyus. Les stations Kikuyus, elles, stigmatisent les "animaux venus de l'Ouest", sous-entendu les Luos.

Ces violences ethniques sont surtout un moyen de s'accaparer la terre de l'autre

Pourtant, à la différence du génocide au Rwanda où une ethnie a cherché à en supprimer, à en éradiquer, une autre, ces violences ethniques sont surtout un moyen de s'accaparer la terre de l'autre pour une génération de jeunes chômeurs sans avenir qui n'a pas bénéficié du boom économique qu'à connu le Kenya jusqu'ici. Il n'est pas étonnant que les premiers soubresauts aient commencé dans le gigantesque bidonville de Kibera, à Nairobi.

Je parle en connaissance de cause, car j'ai grandi au Kenya. En tant que réfugié rwandais, il était impossible d'accéder à l'université ou à l'emploi et ma famille à été contrainte d'émigrer au Canada dans les années 1980, au début du boom économique. A cette époque, déjà, une hostilité ethnique latente était bien perceptible entre les Kikuyus "privilégiés" et les autres ethnies.

Le 30 décembre dernier, l'annonce des résultats de l'élection contestée de Mwai Kibaki, un Kikuyu, face à son concurrent, l'opposant Raila Odinga, un Luo, a donc provoqué le déclenchement des violences terribles qui perdurent aujourd'hui. Des centaines de Kikuyus furent tués spontanément, leurs maisons incendiées dans les bidonvilles de Nairobi, la capitale. Ceux-ci n'ont pas tardé à prendre leur revanche à l'encontre des ethnies soupçonnées d'avoir voté pour l'opposition. La pire tuerie est arrivée ce dimanche, avec 19 personnes brûlées vives dans une maison de Naivasha, une ville touristique de l'ouest du pays (voir photo ci-dessus).

En Afrique, les élections ne sont qu'un coup d'Etat permanent

Ces violences se distinguent du génocide rwandais d'abord car elles n'ont pas été planifiées, contrairement à ce qui s'est passé au "pays des mille collines" où le génocide a été prévu et anticipé par les gouvernements hutus, avec, outre un apartheid ethnique d'Etat, des massacres réitérés et impunis de Tutsis dès l'indépendance. D'autre part, quand les miliciens hutus ont commencé à tuer les Tutsis, ceux-ci n'ont jamais pu chercher à se venger comme le font les Kikuyus en ce moment, dans la vallée du Rift.

Nous assistons à une "somalisation" du Kenya: ethnies contre ethnies, à la machette. C'est la dislocation de l'Etat le plus stable de l'Afrique contemporaine. La crise kenyane en dit long sur la nature de l'état de l'Afrique post-indépendante. La démocratie ne fonctionne pas, elle n'est qu'une mascarade, un tour de passe-passe pour maintenir toujours les mêmes dirigeants au pouvoir. Les élections ne sont qu'un coup d'Etat permanent.

Où est passée la nouvelle génération de "leaders" chère à Bill Clinton?

Quand les dirigeants du Hutu Power au Rwanda sont allés, le 6 avril 1994, jusqu'à assassiner le président Juvénal Habyarimana parce qu'il avait accepté le partage du pouvoir avec le Front patriotique rwandais (FPR), la rébellion armée constituée de descendants de Tutsis dont les parents avaient fui leur pays dans les années 1960 pour échapper à la mort, c'est dans le but de conserver le pouvoir par tous les moyens. C'est dans ce même dessein qu'ils ont ensuite perpétré le génocide des Tutsis dans les semaines qui suivirent.

Aujourd'hui, on se demande où est passée "The new breed of leaders"- la nouvelle génération de leaders africains chère à Bill Clinton dans les années 90. Les bouffons du genre du maréchal Idi Amin Dada ou de l'empereur Jean Bedel Bokassa ont heureusement disparu. Pourtant, la situation reste quasiment la même. Les costumes cravates ont remplacé les uniformes chamarrés des libérateurs des années 1980-1990 –Yoweri Museveni d'Ouganda, Meles Zenawi en Ethiopie, Isaias Afewerki d'Érythrée– et les élections se sont substituées aux présidences à vie. Pourtant rien n'a bougé. Une fois au pouvoir, les chefs d'Etats africains y restent. Heureusement, il y a l'exception de l'Afrique-du-Sud.

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Published by Jean Louis ALONSO - dans HISTOIRE & GEOPOLITIQUE
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